La notion du sentiment de la vie est à prendre comme une question. Qu’est-ce que le sentiment de la vie ? À quoi le reconnaît-on ? Comment se manifeste-t-il ? Pris plutôt comme énigme et non comme assertion, ce thème invite à l’exploration.
« Un type irréductible de manque »
Suivons Lacan à la lettre lorsqu’il parle « d’un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie[1] ». Pour le saisir, avançons que le sentiment de la vie est indissociable de l’expérience d’un désordre, qu’elle soit minime ou bruyante, habituelle ou intempestive, et parfois insoutenable. Comme dans une bande de Moebius, l’un ne va pas sans l’autre, l’un rend l’autre supportable, surmontable. L’autre rappelle à l’un sa condition de variabilité. Le sentiment de la vie concerne aussi bien l’élan du désir que ses trébuchements et ses impasses.
Cette rubrique fera place à l’énigme du sentiment de la vie pris du côté des Lettres. Nous verrons qu’entre les lignes d’un texte littéraire peut se loger la transmission d’un point qui touche à ce mystère – et ce, au-delà de l’aspect purement formel. La portée signifiante se révèle ici dans la beauté d’une phrase, mais aussi et surtout dans la partie liée que celle-ci entretient avec ce que Lacan formule comme « un type irréductible de manque[2] », un manque qui ne se laisse pas combler par le sens. Car dans l’expérience humaine, ce manque-là est irréductible au point d’où surgit le signifiant. Plutôt qu’une fin en soi, le signifiant devient ainsi l’outil avec lequel le sujet tourne autour de ce manque radical, endroit où se loge l’objet a.
Il arrive ainsi que dans la ronde signifiante d’un roman, d’un poème, d’une lettre, le lecteur soit soudainement surpris par l’effet d’une coupure qui indique autre chose, distincte de la linéarité du récit.
L’empreinte d’un désordre
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure[3] », est l’une des phrases les plus célèbres de la littérature. Ainsi commence Du côté de chez Swann, premier volet de À la recherche du temps perdu. Cette seule phrase est l’entrée non seulement dans un monde, mais dans une façon de dire ce qui tient lieu de monde pour le narrateur proustien. S’ensuit une réflexion profonde où le narrateur, adulte, décrit par le menu son expérience, mille fois répétée, du moment qui précède le sommeil pour aussitôt l’en empêcher : « Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : “Je m’endors.” Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait[4] ».
Au fil des pages, le narrateur reconstitue le monde de son enfance jusque dans les moindres détails ; la toute première phrase du roman s’avèrera directement liée à l’expérience non pas de l’insomnie (fidèle compagne de Proust), mais plutôt du désarroi intense éprouvé par celui qui parle, lorsqu’enfant, chaque soir, arrivait l’instant tant redouté où il devait quitter sa mère, au moment du coucher. Tristesse, angoisse, colère et révolte sont convoquées pour dire le gouffre de solitude craint par l’enfant une fois séparé de sa mère. La description plaintive et précise se déploie en longueur jusqu’au moment où le récit se voit subitement ramassé dans un seul fragment : « Et il me fallut partir sans viatique [ici, le baiser maternel] ; il me fallut monter chaque marche de l’escalier […]. Cet escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, mon intelligence n’en pouvait plus prendre sa part.[4] »
L’expérience de l’angoisse infantile dont il est ici question se cristallise tout à coup, non seulement par la phrase écrite, mais surtout dans la trace sensorielle qu’elle véhicule : ce chagrin – fixé à jamais dans l’odeur du vernis de l’escalier qui le séparait de sa mère – est l’empreinte intime d’un certain désordre, et peut-être même la source de l’œuvre de Proust.
[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 158.
[3] Proust M., Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1988, p. 3.
[4] Ibid., p. 27.




