Chez Meursault, personnage du roman de Camus L’Étranger, on peut apprécier un rapport extrêmement singulier au sentiment de la vie.
L’intrigue s’ouvre ainsi : « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.1 » Sa mère vient de mourir mais il n’exprime ni peine, ni compassion. Meursault se tient éloigné de ses sentiments comme détaché de sa propre vie. Il semble demeurer au plus près d’une expérience immédiate du réel. Chez Lacan, le réel désigne ce qui échappe au langage et à la symbolisation, ce qui résiste à toute mise en sens. L’épisode du meurtre – où il tire quatre coups de feu sur un homme principalement à cause de la lumière du jour – est marqué par cette irruption du réel sous la forme d’un soleil écrasant qui vient court-circuiter toute raison.
À son procès, Meursault témoigne d’une insensibilité affective qui révèle une certaine étrangeté et une manière singulière d’habiter le monde. Il ne cherche pas à construire une image valorisée de lui-même pour tenter de se défendre. Il refuse les discours convenus qui donnent sens aux événements de l’existence. Il ne cherche pas à dire ses affects ni à les articuler dans un récit attendu par la société. De fait, il ne feint pas la douleur lors de l’enterrement de sa mère ; il ne prétend pas aimer Marie selon les codes romantiques ; il ne donne aucune justification à ses actes. En somme, Meursault apparaît comme un sujet en décalage avec l’ordre symbolique. Il ne fait pas usage des semblants dans son lien à l’Autre. Son existence est moins gouvernée par les signifiants sociaux que par une relation immédiate aux sensations corporelles qui l’envahissent : la chaleur du soleil, la lumière, la mer, ou les plaisirs corporels. Le sentiment de la vie chez Meursault ne passe pas par le sens mais par une intensité de son rapport à la jouissance du corps et au monde.
À la fin du roman, en refusant l’aumônier et les promesses d’une transcendance, Meursault se trouve confronté à la vérité nue de sa condition mortelle. Mais il ne s’effondre pas. Cette rencontre avec le réel de la mort lui procure au contraire une forme de sérénité paradoxale. Son lien à «la tendre indifférence du monde2 » résonne comme une alliance avec sa propre modalité de jouissance. Il consent à ce qui est, et découvre une intensité du sentiment de la vie dans une présence accrue au réel du corps et au monde.
1 Camus A., L’Étranger, Paris, Gallimard, 1957, p. 7.
2 Ibid., p. 179.



