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Aharon Appelfeld : l’abri d’un secret

« Depuis que j’ai perdu la maison de mes parents, dans les Carpates, je n’ai plus de maison. Mes parents, mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes cousins… qui étaient, ne sont plus. Ce sont eux ma maison. Le reste est provisoire.1 » C’est par ces mots que débute le film L’Enfance d’Aharon qu’Arnaud Sauli consacre au grand écrivain israélien Aharon Appelfeld, né en 1932 à Czernowitz, alors en territoire roumain, et décédé le 4 janvier 2018 en Israël.
Il était l’enfant d’un couple de juifs assimilés germanophones. Chez ses grands-parents, des paysans simples, le yiddish, langue de la prière et du recueillement, coulait partout autour de lui sans qu’il le comprenne.
Quand il a huit ans, la guerre éclate. Sa mère et sa grand-mère sont tuées par balles en 1940. Il connaît le ghetto, puis la déportation. Après une longue marche à travers l’Ukraine tout au long de laquelle son père ne le lâche pas, il est séparé de lui. En 1942, il s’évade du camp où il est interné : « J’ai compris que si je restais au camp, je mourrais. » Et il dit très simplement : « J’ai décidé de m’enfuir », où s’entend, chez l’enfant de dix ans, un acte résolument tourné vers la vie.
Commence une longue et douloureuse période de silence ; il se tait par peur que ses paroles ne trahissent ses origines juives, mais aussi pour garder en lui le secret de sa judaïté, « seul abri contre la complète détresse ». La contemplation le ravit à l’horreur ; il retrouve alors sa maison, le visage de ses parents, et une promesse : « Nous avions promis à nos parents de prendre garde à nous, et cette promesse nous donna des forces que nous n’avions pas.2 » Ce secret l’accompagnera tout au long de la guerre comme le plus intime du sentiment de la vie.
À la fin de la guerre, il embarque pour la Palestine. La précarité de son existence physique s’éloigne mais il ne parle plus aucune langue. Il ne parvient pas à construire une vie sur le modèle idéologique de l’époque qui impose aux victimes de la Shoah le silence sur leurs origines. Il ne consent pas à être sans passé3. Il surmontera encore bien des souffrances avant de s’approprier une nouvelle langue, l’hébreu, dans laquelle, par petites touches de mots, il écrira une œuvre fictionnelle, où « tout est vrai et rien n’est vrai » selon sa formule.  

Toute l’œuvre d’Appelfeld est construite autour d’un trou, secret d’une enfance impossible à partager. Ce secret sera cause d’une écriture tournée vers la vie, arrachée à l’horreur. Les livres d’Appelfeld sont aujourd’hui partagés par des millions de lecteurs.


1 Sauli A., L’Enfance d’Aharon, film, Bordeaux, Dublin films, 2016.
2 Appelfeld A., L’Héritage nu, Paris, Éditions de l’Olivier, 2006, p. 33-34.
3 Cf. Leguil C., « Ébranler les fondations de l’oubli », in Adjiman R., Pera Guillot V. (s/dir.), Rencontres avec Aharon Appelfeld, Paris, Imago, 2025, p. 12.

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