Sur papier ou sur toile, les dessins d’Alison Flora, artiste peintre toulousaine, se font peinture grâce à l’utilisation d’une substance, prélevée dans son propre corps, son sang. L’idée de peindre avec son sang lui est venue très jeune mais, ne voulant pas recourir à la scarification, il lui a fallu quelques années avant de mettre en place un protocole médical afin de préserver sa santé. Selon un calendrier très précis, Alison Flora prélève, une fois par mois, par intraveineuse, 60 ml de son sang, qu’elle utilise pour ses dessins. Toute sa vie est ainsi rythmée par cette pratique, qu’elle nomme thérapeutique.
C’est initialement en place d’objet que l’être humain arrive dans le monde. Produit du couple parental, il est pris dès la naissance dans le désir et la jouissance de ses parents. Sa façon d’être au monde et d’évoluer dans son environnement dépendra de la manière et du degré dont il aura su se déprendre ou non de cette condition primordiale d’objet. La question de la séparation en psychanalyse est à concevoir à cet endroit-là : une séparation d’avec l’objet que l’on est pour l’Autre. Ce n’est donc pas seulement de l’Autre dont on se sépare, mais aussi d’une part de soi-même. Lorsque cette perte d’une partie de soi comme objet n’a pas eu lieu, lorsque le sujet a l’objet dans sa poche, il en résulte un certain nombre de phénomènes cliniques pouvant porter atteinte « au joint le plus intime du sentiment de la vie1 ». La trop grande proximité d’avec l’objet pulsionnel produit des effets, sur le corps notamment, pouvant amener un sujet à vouloir extraire cet objet dans le réel pour se sentir vivant. L’extraction du sang telle que la pratique Alison Flora constitue une forme de « catharsis […] physique [visant à] sortir le mal […] le mauvais de soi et de s’en libérer2 ».
Chaque tableau est pour elle une sorte d’exorcisme. C’est une façon de rendre visible ce qu’elle nomme « le rien3 » qui la ronge de l’intérieur, en l’extrayant de son corps et en le rendant visible par la peinture. Toute cette organisation invisible, dit-elle, est faite pour qu’elle puisse continuer à peindre et à survivre. Par cette invention, Alison Flora se déprend de la dimension morbide de ce réel pulsionnel pour le réinvestir dans une réalisation artistique qu’elle expose et dont elle peut parler. À partir de ce qu’elle a de plus singulier, elle prend ainsi place dans le monde, ce qui n’est pas sans produire un certain gain de vie.
- Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. ↩︎
- Gillot Thomas, « Alison Flora – l’Atelier A », Arte Studio/ADAGP, 2024, https://www.arte.tv/fr/videos/119465-010-A/alison-flora/ ↩︎
- Ibid. ↩︎



