L’enfance de Sempé fut sans aucun doute « terrible et amère », au point, dit-il, « que je me demande encore comment j’ai pu survivre à de tels moments ».S’il ne s’en est jamais remis, il n’exprime cependant à l’égard de ses parents aucun ressentiment, seulement la certitude d’avoir vécu chez des fous, des malheureux – ce qui le conduit très tôt à s’inventer une autre vie, prémices de ce qui sera son escabeau.
Faire rire
Pour « le petit gosse qui faisait des bêtises » qui ment toujours et à tout le monde, il s’agit de ne pas trahir, de cacher ce qui se passe chez lui : « il fallait être malin, il ne fallait pas être un petit salaud, surtout pas, il fallait seulement apprendre à se débrouiller tout seul1 ». Avoir des copains, pour Sempé, est alors un recours nécessaire. À l’école, il s’amuse beaucoup, fait le rigolo et organise des chahuts qui font même rire ses enseignants. Il se nourrit de la radio qu’il écoute la nuit, ainsi que des journaux qui lui tombent sous la main. « Amoureux fou » du jazz il est fasciné par Duke Ellington, l’homme qu’il a le plus aimé au monde2, celui qui lui apporte la joie dont il a besoin.
Vivre étonné
De cette enfance sous le signe de la violence et de la misère familiale naît, chez Sempé, une admiration immense pour l’être humain. « Je crois que je vis étonné même quand ça ne se voit pas », dit-il dans un entretien. Ses dessins témoignent de cet état d’esprit. Sempé s’étonne simplement du monde comme il est3, croquant son époque avec subtilité, humour et poésie, jamais avec méchanceté – il insiste sur ce point.
Son optimisme adossé au réel s’exprime dans des formules magnifiques : « Les gens ne sont pas bons, mais la bonté existe et il y a des êtres qui l’attrapent.4 » Ou encore : « il se trouve que je crois en la grâce. Il y a des gens qui ont la grâce, d’autres pas5 ». Les dessins de Sempé ont cette grâce.
De la gaité
Pour lui, « [m]ême si rien ne va, il y a la gaité, on pourrait appeler ça la joie d’être ». À la fin de sa vie, quand on lui demande s’il est fier et heureux de tout ce qu’il a fait, Sempé ne se hausse pas du col et sait le prix de cette conquête. Il répond nonchalamment : « Bof.6 »
- Sempé J.-J., Enfances, entretien avec M. Lecarpentier, Paris, Denoël & Martine Gossieaux, 2011, p. 128. ↩︎
- Cf. Perrignon J., « Saint-Trop’, Sagan, Duke Ellington… Le dessinateur Sempé raconte ses souvenirs », Le Monde, 29 mars 2019, disponible sur internet. ↩︎
- Cf. Miller J.-A., in Miller J.-A. (s/dir.), Le Conciliabule d’Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma, 1997, p. 10. ↩︎
- Sempé J.-J., Enfances, op. cit., p. 101. ↩︎
- Ibid., p. 88. ↩︎
- Thèves J., « Jean-Jacques Sempé (1932-2022), ombres et lumière », France Culture, 2 février 2025, podcast disponible sur le site de Radio France. ↩︎



