Camille, née Claudel 1, avait le sentiment qu’il y avait « toujours quelque chose d’absent qui [la tourmentait] 2». Malgré la fin tragique de sa vie, l’œuvre de l’artiste ne cesse d’émouvoir et en cela de toucher au sentiment de la vie. L’existence de Camille Claudel est marquée par l’intensité – une fièvre créatrice, une obsession déraisonnée qui ne connaît pas de limite – : « L’idée ne me suffit pas, écrit-elle […]. Voilà pourquoi je passe mes jours à arrondir une hanche, à modeler un bras, à affermir un jarret. Voyez : j’y mets toute ma conscience, je m’applique de toute mon âme ; ces terres, ces cires perdues, je les ai façonnées avec un soin minutieux, avec un amour passionné ! 3» La sculpture, en impliquant les dimensions du corps et du regard, permet à C. Claudel un nouage lui façonnant un corps. Pourtant, Camille, prénom à la longue histoire masculine, née fille après le décès d’un frère aîné, est marquée par le rejet de l’Autre : « C’est affreux d’être abandonnée de cette façon 4», écrit-elle à son médecin. Son sentiment de la vie s’en trouve affecté. Le regard de ses pairs – notamment celui de Rodin –, ainsi que celui de son père y supplée un temps.
La sculpture, vitale
Acerbe, impétueuse, farouche, Camille témoigne d’un caractère hostile à toute concession. Elle trouve dans la sculpture une force, une accroche à la vie, qui la maintient dans l’existence, aussi longtemps que le lien à son alter ego, Rodin, tient. Cette dimension de l’ego – dans une identification au maître-sculpteur sur l’axe a–a’ –, et la pratique artistique permettent de suppléer la fragilité narcissique qui est la sienne. Par son art, elle se fait un escabeau précaire qui lui assure pour un temps un lien et une place dans l’Autre. Octave Mirbeau dit d’elle : « C’est tout simplement une merveilleuse et grande artiste […] nous voilà en présence de quelque chose d’unique, une révolte de la nature [une] femme de génie 5».
Le désarroi de la Niobide
Sans l’amour de son père et sans celui de Rodin, son nouage, véritable rempart contre la folie, se défait. Sa passion dévorante, intransigeante, voire douloureuse – C. Claudel dit s’entretenir régulièrement avec sa pensée et se châtier sévèrement – se tarit, véritable désinvestissement libidinal, la laissant face à un vide que la persécution occupe avant de la laisser en proie à la déchetisation, telle la « Niobide blessée, chevelure tombante, définitivement privée de son amant, seule et mourante, [qui] vacille, touchée en son cœur d’une flèche 6». Elle apparaît alors comme « la conséquence de ce qu’elle est 7».
Sans l’amour, l’appui imaginaire à Rodin sombre et vire à la persécution, son rapport à son corps en est troublé. Empêchée de créer, Camille ne trouve plus l’essor pour traiter ce qui, de la vie, lui est désormais impossible à supporter.
- Claudel est un patronyme renvoyant à la claudication, au vacillement. ↩︎
- Archives du musée Rodin, Paris, in Mattiussi V. & Rosambert-Tissier M., Camille Claudel, itinéraire d’une insoumise, op. cit., p. 173. ↩︎
- Claudel C., citée par V. Mattiussi & M. Rosambert-Tissier, in Camille Claudel, itinéraire d’une insoumise, Paris, Le Cavalier Bleu, 2002, p. 103. ↩︎
- Claudel C., citée par M. Rosambert-Tissier, in Camille Claudel, Paris, L’Harmattan, 2021, p. 37. ↩︎
- Mirbeau O., Le Journal, 12 mai 1895, cité par V. Mattiussi & M. Rosambert-Tissier, in Camille Claudel, itinéraire d’une insoumise, op. cit., p. 45. ↩︎
- Mattiussi V. & Rosambert-Tissier M., Camille Claudel, itinéraire d’une insoumise, op. cit., p. 143. ↩︎
- Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 79. ↩︎



