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Chantal Akerman, laisser entrer la vie

Sortir de chez soi

Avant de faire « Là-bas1 », film qui la conduira en Israël, Chantal Akerman n’arrive pas à sortir de chez elle. Une fois sur place, elle reste enfermée dans un appartement. Puisqu’elle ne peut pas sortir, elle trouve le moyen de faire entrer la vie à l’intérieur. 

Le premier plan nous montre une fenêtre, les rayons du soleil éclairent une corbeille de fruits colorés à la Cézanne, des bruits, touches de vie, s’élèvent de la rue. Ce film est constitué en partie de plans fixes, le cadre étant posé derrière une fenêtre recouverte d’un store laissant deviner avec pudeur la vie quotidienne des voisins. Derrière la caméra, la réalisatrice apparait peu, sur fond de bruits de pas, elle se fait présence légère. Et de sa voix rauque et parfois chantante, en off, elle raconte ce qui la traverse.

Fenêtre sur…

La fenêtre y est littéralement donnée à voir, intéressant le regard « per via di vuotare2 », dans sa dimension de vide, voire de coupure. Par cette torsion subtile, le spectateur devient regardeur, invité à une expérience nouvelle du regard. Petite, la réalisatrice restait à la fenêtre à regarder jouer les autres enfants, par crainte, sa mère ne voulait pas qu’elle sorte. Ce dispositif incluant cadre de la fenêtre, cadre de la caméra et regard invisible de la réalisatrice, pourra déposséder « le mauvais œil du regard, pour le conjurer. Le mauvais œil, c’est le fascinum, c’est ce qui a pour effet d’arrêter le mouvement et littéralement de tuer la vie.3 »

« je flotte à la dérive »

« J’ai quelques points d’ancrage. Et parfois je les lâche, ou ils me lâchent et je flotte à la dérive.4 » Quand elle se désarrime, le désordre arrive. Elle voudrait savoir acheter du pain, prendre le bus sans que cela ne soit un acte héroïque, son attache au sentiment de la vie est en jeu : « quelque chose en moi [qui] a été est abîmé5 ». De cette tresse du dedans et du dehors, émerge un espace extime, lieu de fabrication d’un escabeau sur lequel se tenir quand le sentiment de la vie fout le camp.


  1. Akerman Ch., Là-bas, Capricci Films, 2006. ↩︎
  2. Wajcman G., L’objet du siècle, Verdier poche, 2012, p. 104. ↩︎
  3. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 107. ↩︎
  4. Beghin C., « Chantal Akerman. Œuvre écrite et parlée 1991-2015 », vol. 2, Paris, L’Arachnéen, 2024, p. 1112. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎

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