En avril 1879, lors d’une de ses tournées le facteur Ferdinand Cheval, âgé de 43 ans, trébuche sur une pierre qui marque un arrêt dans son existence. « Mon pied avait accroché une pierre qui faillit me faire tomber : j’ai voulu savoir ce que c’était. C’était une pierre d’achoppement de forme si bizarre que je l’ai mise dans ma poche pour l’admirer […] Je suis repassé au même endroit ; j’en ai encore retrouvé de plus belles. Je me suis dit : « Puisque la nature veut faire la sculpture, je ferai la maçonnerie et l’architecture.1 »
À partir de cette rencontre, les tournées du facteur se rallongent à 43 km par jour, et tout en continuant son travail il débute la construction de son Palais Idéal qui durera 33 années pendant lesquelles il ne cessera de ramasser des pierres, organisant toute sa vie autour de ce geste.
Dans Biologie lacanienne2, Jacques-Alain Miller reprend avec Lacan l’image de la pierre pour penser le rapport du sujet au réel. Certaines rencontres peuvent faire événement, modifier la manière dont un sujet habite son corps, en provoquant parfois comme l’énonce Lacan, un désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie.
L’œuvre éclaire ici la formule de Lacan. Un surgissement, de l’ordre de la tuché que Lacan traduit par la rencontre du réel, désorganise le sujet. Ce désordre qui marque une discontinuité dans la routine de ses tournées et de son quotidien indique un dénouage auquel Cheval répond par une nécessité ; celle de collecter des pierres pour les joindre ensemble afin d’édifier son Palais Idéal dont il se promeut l’architecte. D’abord pierre d’achoppement et de butée, la pierre devient pierre de construction et point d’appui. Un retournement s’opère ; ce qui fait obstacle, qui interrompt le mouvement est maintenant ce qui le soutient.
Le Facteur Cheval invente ici une pratique qui règle pour lui un nouveau mode d’existence.
Avec de la chaux et du mortier il cimente la défaillance d’un joint qui fait désordre au plus intime de son être et fait tenir ensemble le corps, le langage, et le monde qu’il habite d’une manière inédite.
Ainsi, trouve-t-il à soutenir le sentiment même de sa vie.



