Chacun d’entre nous est tenté de se poser la question : « Que signifie pour moi le sentiment de la vie ? » La vie reste un mystère, et le sentiment qu’on en a ne l’est-il pas tout autant ? Lacan l’écrit en 1954 : « le phénomène de la vie […] reste dans son essence complètement impénétrable1 ».
Peut-être faut-il être « poâte assez2 » pour s’essayer à dire ce qu’il est.
C’est ce que fait Christian Bobin dans son œuvre. Pas un fragment, un récit, une lettre où le propos ne soit axé sur l’appréhension du sentiment de la vie.
L’ouvrage L’inespérée commence par une lettre adressée à une inconnue. Elle apparaît à l’auteur un après-midi gris de décembre, aux abords d’une école de musique dans la ville du Creusot. C’est une gradiva, enfantine, belle, légère, et surtout « détachée ». Détachée du lieu, du temps, et offerte au regard du poète qui voit en elle « l’image d’une vie détachée de soi3 ». Cette femme, c’est la vie. Elle est « inespérée » d’abord parce que longtemps, le poète ne l’a même pas espérée, enfoncé qu’il était dans la jouissance de sa mélancolie : « longtemps je ne vous ai pas aimée […] en raison de la mélancolie en moi4 ». Inespérée aussi parce que providentielle : « Cette maladie m’est passée, madame. Je ne sais trop comment5 ».
Depuis ce « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie6 », le poète s’est avisé de regarder la vie comme un objet détaché, une apparition féminine sur la toile morne du monde, fugace et rieuse, comme une note de musique : « Le sentiment que j’ai de la vie est un sentiment musical – la musique […] accomplissant ce prodige de disparaître dans le même temps où elle apparaît7 ».
Le poète s’adresse, par lettre, à la vie. L’écriture fixe son bref passage dans une langue qui sait dire l’absence dans la présence. Mais le poète ne fait jamais que : « Dérober à la mort son encrier, à la vie une de ses plumes8 ».
1 Bobin C., L’inespérée, Paris, Gallimard, 1994, p. 13.1 Lacan J., Le Séminaire, livre ii, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 96.
2 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 17 mai 1977, Ornicar ? n° 17/18, printemps 1979, p. 22.
3 Bobin C., L’inespérée, op.cit., p. 12.
4 Ibid.,p. 15.
5 Ibid.
6 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
7 Bobin C., Autoportrait au radiateur, Paris, Gallimard, 2000, p. 145.
8 Cf. Tiévant C. & Dattas L., Cahiers Christian Bobin, Paris, L’Herne, 2019, p. 129.



