Alors que Lol V. Stein danse avec son fiancé au bal du Casino de T. Beach, une femme, Anne-Marie Stretter, entre dans la salle. Michael Richardson l’invite alors à danser, sous le regard fasciné de Lol, qui tente de saisir le mystère du désir d’un homme pour une femme. Quand le couple quitte la pièce, Lol pousse un cri et s’effondre. Elle se retrouve face à l’absence de mot pour nommer l’indicible qui se présente à elle. Marguerite Duras a cette formule magnifique pour dire cette absence : « Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner.1 »
Dans le même temps, l’événement traumatique fait surgir le regard, comme pur objet, et c’est alors l’objet a, dans son versant palea,qui se dévoile sous l’image. Lol se voit dérobée de l’image de son corps – cette image, i(a), qui, en particulier dans l’amour, voile et habille le sujet. Pour Lol, la robe recouvre le corps qu’il n’y a pas. Identifiée à cet objet, elle se trouve comme telle raptée. Le ravissement n’est donc pas la perte de son fiancé, mais celle de son être même. Elle est alors « vivante, mourante2 ». Lol est insaisissable, indifférente, voire énigmatique ; elle se retrouve absente à elle-même, plongée dans une grande vacuité, une souffrance indicible.
Dix ans après la scène du bal, alors qu’elle est mariée et mère de trois filles, Lol tente de renouer le nœud défait par l’entremise d’un montage singulier, dans lequel elle cherche à capter l’image du corps d’une autre, Tatiana, son amie d’enfance. Elle fait de Jacques Hold, le narrateur du roman, son instrument. Elle regarde, en se cachant dans un champ de seigle, les ébats du couple, à travers la fenêtre de leur hôtel. Lacan précise qu’ainsi Lol se réalise, par sa tentative répétée de mise en jeu de la pulsion scopique. Le nœud enserre l’objet a, qui s’incarne pour Lol dans le regard, ce qui permettrait de renouer avec le vivant. Cependant, Jacques Hold, voulant comprendre et sauver Lol, la conduira jusqu’aux confins de la folie…
Le ravissement est pour Lol un nom du désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie. Lacan souligne ainsi que Duras, dans son écriture, célèbre « les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible3 », du vivant et de l’objet a, autrement dit, le nouage toujours singulier du parlêtre.




