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Une transformation infinie

De la vie, on n’en a qu’un sentiment est une des thèses de Lacan. L’une des premières occurrences de l’expression sentiment de la vie dans son enseignement souligne combien ce sentiment résulte d’un artifice, au sens de ce qui est fabriqué, d’une élaboration, soit un délire.

Tout est transformé

C’est à propos du président Schreber que Lacan indique : « Rien de son intérieur, de son sentiment de la vie, de sa vie elle-même, n’est compréhensible à Dieu, qui ne le recueille qu’à partir du moment où tout est transformé dans une notation infinie.1 » Pour Schreber, le sentiment de la vie est en défaut, il est non reconnu par Dieu, car « la puissance divine, précise Lacan, ne connaît rien de l’homme ». La définition du défaut dudit sentiment est ici relative à une non-reconnaissance en l’Autre : pour Schreber, son Autre de prédilection – plutôt jouisseur sur les bords – ne peut reconnaître son sentiment de la vie, et sa vie elle-même. Une négation est portée à ce niveau-là dans l’Autre, cela induit un certain désordre.

Dès lors comment s’arrimer dans l’existence et se soutenir ? Ce sont ses Mémoires, cette « notation infinie », comme dit Lacan, qui permettent qu’ensuite l’Autre (Dieu) recueille ce sentiment. Cela tend, en l’occurrence, à parer au laisser-en-plan craint par le président. Nul naturel en la matière, puisqu’il y faut une transformation dans une notation infinie. Il n’y a pas d’autre choix pour cette notation que de se poursuivre éternellement, car il en va du sentiment de la vie pour ce sujet – c’est donc nécessairement toujours à poursuivre. D’ailleurs, lire les Mémoires d’un névropathe, c’est faire l’expérience d’un texte qui n’en finit pas de finir, avec de multiples ajouts. Dans cet ouvrage, Schreber se réapproprie des éléments de sa vie dont il a été l’objet, et qui ont touché son corps : tel le miracle du hurlement. En somme, il établit un sentiment de la vie après coup, un gain de vie en échoit au sujet.

Un délire

Il n’est pas question d’un quelconque caractère inné ou d’une création ex nihilo d’un sentiment de la vie, mais de l’instauration d’un ordre, d’un effet de signification, au « joint le plus intime du sentiment de la vie2 ». Ledit sentiment est donc un effet. Il s’agirait d’un délire si l’on suit la définition de ce dernier comme étant l’effet résultant de l’ajout d’un signifiant à un autre, d’un S2 à un S1 – autrement dit, une organisation minimale, une élaboration de savoir3.

S’appuyant sur l’énoncé lacanien « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant4 », Éric Laurent propose de parler de « sentiment délirant de la vie5 ». Ce sentiment résulte effectivement du savoir élaboré sur un point de réel qui échappe fondamentalement au sens – la vie –, tout en emportant un point de jouissance.


  1. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 148. ↩︎
  2. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. ↩︎
  3. Cf. Miller J.-A., « L’invention du délire », La Cause freudienne, n°70, décembre 2008, p. 81-93. ↩︎
  4. Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », in Miller J.-A. (s/dir.), Scilicet. Tout le monde est fou, Paris, ECF, 2023, p. 21. ↩︎
  5. Laurent É., « El sentimiento delirante de la vida », entretien avec S. Tendlarz, 25 octobre 2011, disponible sur internet. ↩︎
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