Salvador Dalí, cet artiste hors pair mondialement célèbre, a provoqué de son vivant, et au-delà, une véritable « dalimania1 ». On afflue encore de tous les coins du monde pour visiter les lieux qui lui sont liés, comme sa maison à Cadaqués, le Teatre-Museu à Figueres ou le Salvador Dalí Museum en Floride. Cet intérêt ne faiblit pas grâce à la singulière élaboration par cet artiste d’un personnage : lui-même.
Un personnage
De son délire, il fait une méthode : la paranoïa-critique, selon laquelle on décrypte un tableau en privilégiant l’interprétation et l’imagination débridées. Ainsi, Dali interprète le couple se recueillant devant un panier dans L’Angelus de Millet, comme veillant un enfant mort. Dans d’autres versions, c’est une mère qui abuse de son fils.
De son excentricité, il fait un personnage : extravagant, provocateur, aux propos truculents et aux prouesses démonstratives insolites. Déjà reconnu, il s’enferme dans un scaphandre pour faire une conférence, d’où Gala doit le sortir en catastrophe, car il étouffe. Salvador, qui s’est donné pour mission de sauver (salvar) la peinture, flirte avec les apparences, convoquant le regard sciemment.
Mais alors, à quoi répondent autant d’esclandres ?
Se montrer vivant
Une révélation survient, pour Salvador, après huit ans d’analyse avec le Dr Roumeguère : son exhibitionnisme à outrance, ses costumes extravagants, ses moustaches inimitables et ses répliques saugrenues ont pour racine les circonstances de sa venue au monde. Trois ans avant sa naissance, un frère, prénommé Gal Josep Salvador en hommage au grand-père paternel – atteint de paranoïa –, meurt à vingt-deux mois. « Mon frère n’avait été que le premier essai de moi-même », dira l’artiste. Le fantôme du frère mort le hante en permanence. Il se vit comme une réplique de cet enfant chéri, un double dans le réel, jamais à la hauteur du modèle idéalisé. « J’ai dû montrer que j’étais vivant2 », dit-il. Il s’agit alors pour lui de s’agiter, de se mettre en scène pour contrer constamment l’identification au frère mort.
Un fou paranoïaque
Ce n’est pas un hasard s’il rencontre Gala, dont le prénom rappelle le premier Salvador, comme un autre double de lui-même, qui contribue à la création de son personnage. Faire exister La femme à travers Gala lui procure en retour un plus d’existence qui lui fait défaut.
Par un habile montage qui lui sert d’escabeau, Dalí fait naître un personnage et un style pictural, véritables doubles de lui-même qui masquent en même temps qu’ils révèlent sa nature intime : « Je suis un fou, un fou paranoïaque. La différence entre un fou et moi c’est que moi, je ne suis pas fou ». Une manière bien à lui de bricoler avec l’incurable et de se relier au sentiment de la vie.




