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Au rythme du vivant

Une image domine le long métrage Sinners1,celle de vampires dansant à l’unisson. Les corps avancent selon une chorégraphie synchronisée, emportés par un même rythme qui les rassemble dans un mouvement quasi hypnotique. Fascinante et inquiétante à la fois, cette scène condense l’enjeu du film : qu’est-ce qui distingue encore le vivant d’une existence capturée par la jouissance ?

Donner une forme

L’action se déroule dans le Delta du Mississippi au début du XXe siècle, berceau du blues américain. Ryan Coogler filme un monde marqué par la pauvreté, la ségrégation raciale et la dureté des conditions de vie. La chaleur écrase les corps, la poussière colle à la peau. Dans ce paysage où la violence est omniprésente, la musique s’avère moins un divertissement qu’une nécessité. Le juke joint devient un lieu où le vivant peut encore circuler.
La nuit qui enveloppe le récit n’est pas seulement un décor, elle ouvre une parenthèse. Les corps se rapprochent, dansent, désirent. Le blues donne une forme à ce qui insiste malgré la misère et la menace. La musique traverse les personnages et les arrache, l’espace d’un instant, aux contraintes qui pèsent sur leur existence, elle ouvre un espace où vacillent les coordonnées habituelles du sujet.
La danse des vampires occupe ainsi une place centrale, ils semblent avoir aboli toute division subjective. Leur mouvement collectif produit l’image d’une jouissance sans manque. Or, pour Lacan, c’est précisément le manque qui met le désir en mouvement. Si tout était comblé, le désir disparaîtrait.

Faire vivre le désir

Les vampires sont délivrés de la perte, leur séduction tient à cette promesse d’une jouissance éternelle. Le film montre cependant qu’une telle promesse conduit paradoxalement à l’effacement du vivant lui-même.
Une phrase du personnage Sammie Moore prend alors toute sa portée. Il affirme que la nuit où il a combattu le démon fut le plus beau jour de sa vie. Le sentiment de la vie ne naît pas de la suppression du manque, mais de la manière dont le sujet continue à désirer en tenant compte de ce manque.
Les vampires semblent avoir atteint une satisfaction totale, c’est pourtant ce qui les éloigne du désir. Comme le remarque Lacan, le « sujet ne satisfait pas simplement un désir, il jouit de désirer, et c’est une dimension essentielle de sa jouissance2 ». Sinners montre ainsi que le vivant ne se mesure pas à la jouissance seule, mais à la manière dont le manque maintient vivant le désir.

  1. Coogler R., Sinners, film, États-Unis, 2025. ↩︎
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 313. ↩︎
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