Dans L’Avare, Molière met en scène Harpagon, un usurier, vieillard et veuf qui ne dépense pas un sou pour son entourage. Ce personnage est obsédé par sa cassette – petit coffre contenant de l’argent – qu’il a soigneusement cachée dans le jardin. Pendant toute la pièce, il s’attèle à vérifier qu’elle est toujours là, enterrée.
Hors du circuit de la vie ?
Lacan s’intéresse à la manœuvre de l’avare Harpagon dans son Séminaire Le Désir et son interprétation. Il indique : « c’est justement pour garder sa vie que l’avare renferme dans une enceinte – dimension essentielle, observez-le – petit a, l’objet de son désir. Mais, de ce fait même, cet objet se trouve être un objet mortifié. Ce qui est dans la cassette est mis hors du circuit de la vie, en est soustrait, pour être conservé comme l’ombre de rien, et c’est à ce titre qu’il est l’objet de l’avare[1] ».
Ici, l’avare peut désirer sa cassette, en ce que, précisément, elle lui manque : elle est mise hors de vue. Au-delà, ce qui manque à l’avare, c’est ce qu’elle recèle. D’être mis dans la cassette, l’objet devient rien. Il le devient à condition d’être caché.
C’est ainsi que l’avare négocie la perte due à la castration. Il trouve sa solution en mettant hors circuit l’objet, ce qui va mortifier celui-ci, lui permettant de se vivifier en conséquence.
Lacan présente l’avare comme la forme exemplaire de cette question de la vie liée à l’objet, à propos de quoi il ajoute : « le sujet ne peut se situer dans le désir sans se châtrer, autrement dit sans perdre le plus essentiel de sa vie[2] ».
Vive la perte !
Depuis Freud, nous savons que lorsque l’objet est perdu, il ne peut être retrouvé, c’est pourquoi Lacan parle de « l’ombre de rien », l’ombre étant la métaphore que quelque chose a été réduit à rien par l’opération de la castration. C’est ainsi que l’avare, en retirant l’objet du circuit d’échange des objets de la vie, en fait un objet cause du désir. Grace à ce consentement à la perte sous les auspices de l’objet mortifié, il va chercher à récupérer sa vie.
Consentir à perdre l’objet met en jeu le deuil du phallus. À ce titre, il est intéressant de constater que Molière situe finement sa pièce juste après que l’avare a enterré la cassette dans le jardin, comme une mise en scène d’un deuil qui s’élabore difficilement, puisqu’il ne cesse de retourner la voir. Harpagon met en effet l’objet à gauche afin de ne pas le perdre totalement. D’ailleurs, lorsque l’amant de sa fille croit être démasqué d’avoir volé le trésor du père en la personne d’Élise, le malentendu du langage révèle que le seul trésor en jeu dans l’affaire pour Harpagon est sa cassette.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 442.
[2] Ibid., p. 441.



