La langue vivante, Fabrice Luchini ne l’a pas apprise à l’école, mais dans le quartier des Abbesses[1]. C’est avec la bande que la puissance de l’oralité s’est révélée: « Je ratais tout dans la langue officielle, je réussissais tout dans la langue parallèle. » L’agencement des mots et des sons forme ainsi sa première partition sonore, car musicale. Quand il refuse d’accompagner ses camarades pour acheter un tee-shirt, le « Tu te dérobes ? » entendu est une révélation. Au cœur de la langue, il saisit la formule qui soutiendra son rapport à la sonorité d’un texte, y accomplissant son destin, soit « dramatiser ce qui n’a aucun sens ».
Faire croire que l’écrit, c’est la vie
L’ultra efficacité de la langue devient sa partenaire: « la langue parlée », dont Paul Valéry prône l’éducation, le mouvement du sentiment de la vie des mots du génie de La Fontaine, et la langue désarticulée et libérée de Céline, collant «à la poésie de la vie». Passionné par ces auteurs, F. Luchini enivre du bon-heurt de cette langue, de ce plaisir de la respirer, restaurant «le sentiment éternel de Molière». Au-delà du simple principe de plaisir, il découvre le bonheur du parler et « la jouissance de faire croire que l’écrit, c’est de l’organique: la vie. » À dix-sept ans, Voyage au bout de la nuit est, pour lui, une découverte saisissante, un amour commence. Si Rimbaud est impénétrable, il a cette «singularité hallucinante», c’est «une des aventures les plus extraordinaires qui soient arrivées à l’humanité»[2]. Avec lui, « si tu te contentes de restituer le signifiant et que tu n’atteins pas son signifié, c’est raté[3]».
Par le Verbe, se faire beau
F. Luchini livre la clef de son art de l’interprétation noué à la rencontre d’une phrase comme impossible à dire: «Une phrase est avant tout un état à atteindre». Ne pas l’atteindre ajoute «à la mort de l’imprimé, la mort de ton interprétation. La flèche est tirée avec la force musculaire et elle est lâchée: quand elle arrive au but, ça s’appelle la phrase». Voilà la tension vers le sentiment de la vie de la phrase pour lui. Voleur de la langue de l’Autre, celle de ces auteurs dont il dérobe des phrases, sans se dérober, pour les élever à la dignité de l’envol. Du haut de son escabeau, il se croit beau au sens de croître dans son Verbe si vivant. Lacan fait entendre une variation sonore d’écriture avec hissecroibeau, au joint de la lettre et du beau. L’escabeau est ce sur quoi F. Luchini se hisse pour se faire beau jouant, comme Lacan, de la phonétique en écrivant eaubscène, cette scène sur laquelle son corps se fait beau[4].
[1] Cf. Luchini F., Comédie française. Ça a débuté comme ça…, Paris, Flammarion, 2016.
[2] Ibid., p. 141.
[3] Ibid., p. 151.
[4] Cf. Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.




