« Je sais pas comment vivre », cet aveu de Levi, quadragénaire las et addict pour supporter la vie, pourrait résumer la série Enlightened[1]. D’autant que Amy, son héroïne, s’évertue à trouver des solutions à cette difficulté à vivre – tout en l’incarnant.
Amy est une grande gigue blonde californienne, ex working girl, débarquée d’une grosse entreprise à la suite d’un burn out. Elle fait une retraite de développement personnel: méditation, «parlothérapies» et autres feux de camp. Elle sort de là sobre et transformée en apôtre du bonheur : « On peut être patient, on peut être meilleur. La vie est un don. » Elle est pourtant mise au placard, puis remerciée.
Amy a la bougeotte
Or, Amy a beau tenter de se recentrer sur l’instant présent, de lâcher prise, elle ne tient pas en place. Elle va et vient au volant de sa voiture, à pied ou en bus. Pourtant, elle ne prend pas véritablement la route. Elle n’a de cesse d’être en mouvement.
Son hypermobilité s’oppose à l’immobilité, voire l’inertie, des autres personnages, cantonnés à un même lieu – la maison, le bureau. Pour Amy, toujours « au bord du précipice », il ne peut y avoir de temps morts – physiquement ou mentalement. On entend d’ailleurs son baratin mental sous la forme d’une voix off, jusqu’à l’overdose.
Le « secret de l’héroïsme »
Les petites joies, le train-train quotidien, très peu pour Amy qui a besoin d’intensité pour se sentir vivante. Du reste, tout indique qu’il y a du trop de son côté : ses sourires, ses colères, les couleurs chatoyantes de ses robes. À elle, la couleur ; aux autres, la grisaille.
L’intensité, l’élation, elle va les trouver en jouant les héroïnes lanceuses d’alerte d’une catastrophe écologique – quitte à tout perdre. Alors, la musique s’emballe, faisant résonner quelque chose de son état. On connaît depuis Freud le « secret de l’héroïsme[3]» : il ne procède pas d’une bravoure lucide, mais de la pulsion. Disons-le avec Lacan : il est une modalité de jouissance.
De la pulsion de mort
Maints sériephiles interrogent pourquoi, après avoir regardé Enlightened, ils éprouvent tristesse et déprime. Ce, d’autant que la série ne verse pas dans l’éco-anxiété, ni ne se contente de nous mettre sous le nez la médiocrité de la vie quand il n’y a plus de goût à celle-ci. Enlightened joue pour cela des oppositions : quand Amy s’émerveille de la beauté des fonds des mers jusqu’à voir une tortue ; Levi, à la recherche de celle-ci, à son tour, ne voit que détritus et déchets. Si on éprouve du spleen ou un malaise, c’est parce que la pulsion de mort traverse la série – et pas seulement via l’ombre d’un père suicidé ou une nature polluée portant l’empreinte funeste de l’homme. Enlightened montre que le goût de la vie s’articule à la destruction de celle-ci – addiction, intensité… En définitive, remède et poison vont de pair[3].
[1]White M., Enlightened, série télévisée, États-Unis, 2011-2013.
[2]Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 42.
[3]Cf. Laurent É, « Le non-rapport sexuel et la fonction phallique », XVe congrès de l’Association mondiale de psychanalyse, Paris, 3 mai 2026, inédit.




