AccueilESCABEAUXAntonin Artaud : « J’étais le vide »

Antonin Artaud : « J’étais le vide »

Le poète Antonin Artaud a perdu le sentiment de la vie en 1937 – il a alors quarante et un ans. Dans un poème, daté du 31 janvier 1948, l’année de sa mort, il décrit son expérience de dix ans auparavant1. Cette date inscrit un bouleversement subjectif où apparaît ce déclenchement qui voit son monde s’effondrer. Que s’est-il passé ? Le langage est parti.

« Dix ans que le langage est parti
qu’il est entré à la place
ce tonnerre atmosphérique
cette foudre
devant la pressuration aristocratique des êtres,
de tous les êtres nobles2 ».

Comment cela fut-il possible ?

« Par un coup
anti-logique
anti-philosophique
anti-intellectuel
anti-dialectique
de la langue ».

L’effet est précis : la langue ne s’articule plus comme auparavant, l’être n’est plus une unité qui noue ce corps à cette pensée, l’identité de soi à soi n’opère plus. Artaud parlera d’une érosion dans la pensée : « Cet éparpillement de mes poèmes, ces vices de forme, ce fléchissement constant de ma pensée, il faut l’attribuer […] à un effondrement central de l’âme […]. Il y a donc un quelque chose qui détruit ma pensée ; un quelque chose […] qui me laisse, si je puis dire, en suspens. Un quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j’ai trouvés3 ».

L’adjectif furtif – l’étymologie faisant surgir la dimension de vol en douce, sans se montrer, sans être pris, avec grande rapidité – se retrouve dans l’expression « rapts furtifs4 » utilisée dans Le Pèse-Nerfs. Le rapt furtif, c’est le vol à la dérobée. Il porte sur les mots : aussitôt trouvés par la pensée, ils sont dérobés, vite et sans retour possible5. Le rapt touche prioritairement les mots articulés. Il est un « coup » porté contre la pensée et son élaboration mentale. Le rapt accompli, restent des « trous de vide de plus en plus incommensurables6 » où s’invoquent la foudre, le tonnerre – « néant interne / de mon moi / qui est nuit, / néant, / irréflexion7 ». Artaud ne s’y trompe pas lorsqu’il donne son nom à ce trou vidé de sa présence : l’être n’existe pas. « Je suis seul à pouvoir parler de l’être parce que je suis le seul à savoir par antécédente expérience que l’être n’existe pas8 ». L’être, après la disparition du langage, n’est plus. Perte du langage et perte de l’être et du sentiment de la vie sont inséparables parce qu’identiques. Le langage fait l’être. « Oui, oui, moi, Antonin Artaud, 50 piges, 4 septembre 1896 à Marseille, Bouches-du-Rhône, France, je suis ce vieil Artaud, nom éthymologique du néant, et qui bientôt aussi abandonnera cette éthymologie avec tous les acides éthymines, liliques, éthynimes, thyliques, éthyliques, taliques, manimanes, thymsiliques, éthylamétiques, tatriques, taltiques et taltaliques, et manimanétiques de manitou, maniques, éthanes, et métamniques, qu’elle contient. » Cette description nomme l’expérience d’Artaud : sa pensée s’érode sous l’effet de ces acides, dont l’énumération se fait selon l’axe métonymique du délire. Elle est vidée de ce qu’elle contient, de tous ses contenus d’acides. « [J]’étais le vide9 », dira-t-il. Son nom même se réduit éthymologiquement10 au néant. Artaud est son nom propre de néant. Restent ses poèmes, ses « S.K.beau11 » exceptionnels, qui permettent à ses lecteurs de ne pas oublier ce qui fut son épreuve la plus intime : le sentiment du vide s’est substitué au sentiment de la vie, un jour de 1937.


* Une version longue de ce texte a paru sous le titre « Antonin Artaud. “Obturer l’infini percé” », dans La Cause freudienne, n°57, juin 2004, p. 129-147.

  1. Cf. Artaud A., Œuvres complètes, t. XXVI, Paris, Gallimard, 1994, p. 154 : « J’ai reçu un coup de barre de fer dans le dos en Irlande, un après-midi de septembre 1937, sur une place de Dublin ». Artaud se définit comme écrivain et homme de théâtre « comme celui que j’avais été jusqu’en 1937 » (ibid., p. 144). ↩︎
  2. Artaud A., « Dix ans que le langage est parti », Luna-Park, n°5, octobre 1979, p. 8. Le texte est daté d’avril 1947. ↩︎
  3. Artaud A., Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1970, p. 25-26. ↩︎
  4. Ibid., p. 89. ↩︎
  5. Cf. Artaud A., Œuvres complètes, t. XXVI, op. cit., p. 60 : « quand je parle je bégaye parce qu’on mange mes mots, / je dis qu’on me mange mes mots ». ↩︎
  6. Artaud A., Œuvres complètes, t. XIII, Paris, Gallimard, 1974,p. 108. Artaud parle également « de l’infini du vide ». ↩︎
  7. Ibid., p. 94. ↩︎
  8. Artaud A., Œuvres complètes, t. XXVI, op. cit., p. 10. ↩︎
  9. Ibid., p. 125. Artaud nommera son « sentiment du vide inépuisable qui est en moi, de la perte et de la chute à pic de tout sentiment à peine éclos et né » (ibid., p. 175-176). ↩︎
  10. Selon son orthographe avec un th. ↩︎
  11. Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565. ↩︎
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