Dans la Conférence de Louvain, Lacan trace une ligne de partage entre la vie et le corps qui se jouit. La vie, que nous avons en commun avec les plantes et les animaux, n’est pas du même registre que « ça jouit ou que ça souffre […] et que ça a un corps[1] ». La vie n’est pas ce qui remue le corps parlant. Dans le même moment, Lacan énoncera : « nous ne savons pas ce que c’est que d’être vivant sinon seulement ceci, qu’un corps cela se jouit[2] ».
Le dernier Lacan met en lumière que ce qui anime le corps parlant est de l’ordre d’un événement de corps issu de la rencontre de celui-ci avec les mots. C’est cela qui, du vivant, peut se serrer, se cerner. L’écriture de Nathalie Sarraute en témoigne en saisissant la motérialité[3] du signifiant à partir de son effet et non de sa signification.
Dans Ici, l’auteure écrit : « Mais en attendant, comme il est drôle, ce mot… c’est amusant de le prononcer, de le répéter… tou-jours… en avançant les lèvres, en les arrondissant en cul de poule, comme pour souffler… tou-jours…[4] » En attendant le sens, qui viendra plus tard à l’enfant, N. Sarraute en appelle à l’effet du signifiant dans le corps. Pour faire sourdre cet événement, elle a recours, dans son écriture, aux points de suspension, à la coupure du signifiant et à la répétition de phonèmes détachés de leur sens.
Tou-jours est issu d’un souvenir rapporté dans Enfance. N. Sarraute se trouve entre les jambes de son père qui lui fait énumérer les jours de la semaine : « « […] Mais qu’est-ce qui vient après ? – Après tout recommence… – Toujours pareil ? Mais jusqu’à quand ? – Toujours. – Même si je le répète encore et encore ? Si je le dis toute la journée ? […] – Toujours mon petit idiot… » sa main glisse sur ma tête, je sens irradiant de lui quelque chose en lui qu’il tient enfermé, qu’il retient, il n’aime pas le montrer, mais c’est là, je le sens[5] ». Invoquer tou-jours convoque ce souvenir où se loge l’amour d’un père pour sa fille qui entre dans le monde du signifiant.
Si une analyse produit des effets de vivification, ce n’est pas par l’élaboration d’un savoir sur ce que serait la vie, mais par un retour aux signifiants, tout-seuls, qui ont dérangé et marqué le corps. N. Sarraute nous a montré une voie.
[1] Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 12, disponible sur Cairn.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
[3] Cf. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13, disponible sur Cairn.
[4] Sarraute N., Ici, Paris, Gallimard, 1995, p. 181.
[5] Sarraute N., Enfance, Paris, Gallimard, 2019, p. 44.




