AccueilHÉROÏNES et HÉROSAntigone : le désir ou la vie

Antigone : le désir ou la vie

Dans Les Formations de l’inconscient, Lacan aborde le désir à partir du ternaire besoin–demande–désir. Dans cette configuration, le désir constitue une sorte de reste, de séquelle résultant de l’application de la parole à l’ordre du besoin. Le signifiant tente de rendre compte du besoin via la formation de la demande. Cela ne réussit cependant pas complétement : il y a un reste. Ce reste est le moteur du désir, celui que l’on considère aussi classiquement comme une métonymie du manque à être[1]. Dans un deuxième temps du Séminaire, Lacan articule le phallus au désir en en faisant son opérateur. Il en résulte un binaire, désir–phallus, que Lacan situe du côté de la vie.

Destin tragique

Deux ans plus tard, dans L’Éthique de la psychanalyse, Lacan aborde cette fois le désir à partir de sa cause. D’où ses développements sur das Ding, la Chose, qui constituent l’antichambre de sa conceptualisation de l’objet a comme cause du désir. Dans la seconde partie de ce Séminaire, il recourt à Antigone pour nous éclairer sur la question du désir. Or qui est Antigone ? C’est l’héroïne d’une tragédie grecque, et en ce sens, c’est un être qui se voue à réaliser son propre destin mortel (Atè).
Une question s’impose alors : quel rapport peut-on établir entre le désir et la vie, si la figure censée nous éclairer sur le désir se spécifie de se vouer à son propre destin mortel ? Quel est le statut du désir pour Antigone ? Et quid de son sentiment de la vie ?

Au-delà de la vie

Créon prétend imposer la loi de la cité, et à ce titre il refuse des obsèques à Polynice, frère d’Antigone. Celle-ci lui oppose la loi du sang. Elle est prête à sacrifier sa vie aux desseins de la fidélité intrafamiliale afin qu’une sépulture soit donnée à son frère. En ce sens, elle ne cède pas sur son désir[2], ce qui en fait un désir plus fort que la vie. Lacan va jusqu’à dire que son désir pur est un « pur […] désir de mort[3] ».
Antigone l’inflexible, Antigone l’implacable défie Créon jusqu’au bout, et se comporte devant lui comme si elle ne tenait pas à la vie. Il n’y a que devant l’imminence de la mort qu’une lueur de vie surgit en elle. En effet, c’est au moment où elle est condamnée par Créon à être enterrée vivante que sa lamentation se manifeste, de telle sorte que, « pour Antigone, la vie n’est abordable, ne peut être vécue et réfléchie, que de cette limite où déjà elle a perdu la vie, où déjà elle est au-delà – mais de là, elle peut la voir, la vivre sous la forme de ce qui est perdu[4] ».


[1] Cf. Lacan J., « La direction de la cure ou les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 640.
[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 368.
[3] Ibid., p. 329.
[4] Ibid., p. 326.

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