AccueilLES GADGETSPsychiatrie gadgétisée

Psychiatrie gadgétisée

La rencontre avec le malade

Dans un avenir très proche, un enfant et ses parents iront consulter aux urgences de pédopsychiatrie et seront reçus par un médecin. Celui-ci posera des questions auxquelles l’enfant répondra rigoureusement sur sa tablette. Posé sur la table entre le médecin et le patient, le dispositif fera appel à des logiciels d’IA qui, instantanément, feront passer des échelles dont les données seront traitées par des algorithmes, avec des résultats aussitôt disponibles. Le médecin aura alors des probabilités diagnostiques prêtes à être énoncées aux parents. Des ordonnances seront imprimées, pour des demandes de divers bilans, afin que l’enfant puisse être renvoyé, à son tour, dans la file d’attente d’un CMP. Cet exemple des urgences de l’avenir n’est pas une fiction : c’est un projet déjà en cours dans certains hôpitaux.

Lacan, en 1967, soulignait déjà que le psychiatre, qu’il le veuille ou non, est irréductiblement concerné dans la rencontre avec le malade1. Pour se soustraire à cette implication, qui peut prendre la forme de l’angoisse, certains peuvent mettre des « barrières protectrices » dans la relation avec le patient. Ces barrières peuvent aujourd’hui prendre précisément la forme des gadgets qui prolifèrent en psychiatrie : bilans exhaustifs, échelles, IA. Ces gadgets, de leur côté, servent l’impératif de vitesse : trouver au plus vite une catégorie diagnostique dans le DSM. Pour reprendre l’image de Lacan dans ce texte, savoir de quel « bizarre coléoptère » il s’agit.

Un désordre au joint le plus intime de la psychiatrie

On pourrait facilement dire que la psychiatrie du DSM souffre dans sa manière de « [se] rapporter à ses propres idées2 », selon l’expression de Jacques-Alain Miller pour caractériser l’un des désordres du sentiment de la vie. Pour constater à quel point cette pensée psychiatrique est troublée, il suffit de suivre les éditions successives du manuel. Sa nosographie, qui se prétend athéorique, est marquée par des discontinuités, des ruptures, des oublis, des déplacements, des disparitions de catégories, des surgissements ex nihilo et des conflits internes. Étonnant pour une discipline qui prétend fonder sa vérité sur les données de la science. De telles ruptures nosographiques paraissent moins radicales dans d’autres spécialités médicales, et même dans ce qu’on appelle la psychiatrie classique, dont certaines grandes catégories cliniques ont montré une remarquable stabilité au cours du temps.

La psychiatrie essaie de s’animer à partir de ses gadgets et de produire des réponses universelles à ce qui ne marche pas, au réel, au non-rapport sexuel. Pourtant, cette psychiatrie gadgétisée figure depuis quelques années, en France, parmi les spécialités les moins recherchées par les étudiants en médecine. Ses gadgets semblent avoir perdu jusqu’à leur fonction de cause du désir, en l’occurrence le désir de pratiquer la spécialité. Vont-ils alors suivre leur destin : finir dans une décharge ou être démantibulés3 ? Ou risquent-ils d’entraîner avec eux toute la discipline ?


  1. Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet. ↩︎
  2. Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n°94-95, 2009, p. 45. ↩︎
  3. Cf. Lacan J., « Le phénomène lacanien », Cahiers cliniques de Nice, n°1, juin 1998, p. 145. ↩︎

DERNIÈRES PUBLICATIONS