En institution, la clinique de l’illimité chez des adolescents accrochés à leur smartphone vient éclairer leur usage du gadget pour traiter le « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie1 ».
Branchement en continu
Quand le corps est appareillé par un téléphone, connecté en illimité au regard et à la voix, nous nous interrogeons sur la fonction pour le sujet de ce branchement sur l’objet, qui fait exister un Autre plus réel que symbolique, toujours accessible, mais algorithmique. Ça parle et ça regarde sans coupure. Il y a un effet suggestif qui donne consistance à l’effet addictif. Quand le smartphone devient l’unique partenaire de l’adolescent, l’offre d’un lien transférentiel avec un clinicien présent avec son corps, peut devenir un enjeu vital. Proposer à un adolescent une rencontre, en chair et en os, en ajustant sa modalité de présence au un par un, c’est lui donner chance de parler à un autre corps parlant et vivant, qui n’est pas anonyme. C’est l’envers du dire n’importe quoi à n’importe qui, à n’importe quelle heure, n’importe où des réseaux dits sociaux.
Une lathouse pour se déplacer dans le monde
Le téléphone, d’autant plus le smartphone dont ces jeunes ont l’usage, est un gadget. Cet objet cause le désir et capture le parlêtre dans l’illimité d’une jouissance autistique. Avec Lacan, nous repérons que le gadget abrite le réel, le vrai, celui de la science. Il nomme ces gadgets devenus objets plus-de-jouir, des lathouses2, objets-ventouses dont certains adolescents ne peuvent pas se séparer. Quand la séparation, même temporaire, avec cet objet devient une perte réelle, alors l’impossible à supporter se fait jour. Cela démontre la valeur d’appareillage au vivant qu’a cet objet. Il fait partie du corps, il est ersatz de l’objet a, vissé à la main, vissé surtout à l’oreille et à l’œil. Sa fonction d’objet a est l’insigne de sa participation au vivant. Quand il reste dans la poche, c’est déjà le signe d’un petit écart.
Comme l’indique Mathieu Siriot, « les gadgets nous dévorent : leur vérité relève de la férocité de la jouissance du corps3 ». Ainsi l’impossible séparation avec l’objet gadget est à la hauteur de l’inconsistance de l’Autre du sujet et de sa solitude radicale. Le gadget a fonction de prothèse sur le trou de l’impossible rapport qu’il y a entre les corps sexués.
- Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. ↩︎
- Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 188. ↩︎
- Siriot M., « Lacan et les gadgets », blog des J56, 1 mai 2026, disponible en ligne. ↩︎


