Dès les premières scènes de La Mesías[1], série télévisée réalisée par Javier Calvo et Javier Ambrossi, une atmosphère inquiétante nous saisit. Nous sommes au pied d’une montagne où se trouve une équipe de cinéma. Au centre de ce décor déambule Enric, assistant de caméra à la mine fermée et au regard sombre. Son humeur taciturne suggère aussitôt que quelque chose chez lui ne tourne pas rond.
Le spectateur traverse, en sept épisodes, et le passé traumatique et le présent désorienté d’Enric.
À plusieurs reprises, son destin se voit bouleversé par sa confrontation avec des images. Elles ne sont pas seulement vues, mais font événement. Arrêtons-nous sur l’une d’entre elles.
Une rencontre qui déboussole
Un soir de tournage, alors installé au bar du village, Enric est surpris par l’image, à la télévision, d’un groupe de six jeunes filles, les Stella Maris. Raillées par les journalistes et habillées de vêtements désuets, elles dansent et chantent, appelant à se rapprocher de sa foi. Enric reconnaît ses sœurs, vivant recluses auprès de leur mère, femme redoutable au délire messianique qu’Enric, lui, est parvenu à quitter, non sans peine ni sans dégâts.
Cette image produit un choc. Enric fixe l’écran, ébahi, son souffle est court et son corps finit par céder : il s’urine dessus.
Comme l’écrit Aurélie Charpentier-Libert, « dans le bouleversement de la perception, le sujet se retrouve délogé, il n’est plus tout à fait à la place où il pensait être[2] ». L’image des Stella Maris constitue un point de bascule qui agit radicalement sur Enric.
Nul retour en arrière
Depuis, Enric se lance dans une quête obstinée pour retrouver ses sœurs et les sortir de leur enfermement.
Mais plus il s’y engage, plus il vacille : il se met à boire, se bat et est aux prises avec des hallucinations terrifiantes.
Sa mère lui assène : « Tu n’es pas venu pour sauver tes sœurs. Tu es venu pour te sauver, toi ». Ces paroles le laissent sans voix. Enric, ce personnage asocial et d’une extrême violence, ne témoigne d’aucun élan de vie[3], comme le dit l’acteur qui l’incarne à l’écran, Roger Casamajor. Sa quête révèle sa tentative de se restaurer, lui qui se situe au seuil de l’effondrement depuis si longtemps. L’image des Stella Maris n’aura été qu’un révélateur de ce qui se tramait déjà en lui à bas bruit.
Le portrait de cet homme troublé nous donne à voir la fragilité des appuis d’un sujet, quand le sentiment de la vie ne tient qu’à « un fil[4] », ici rompu par le surgissement d’une image.
[1] Ambrossi J. & Calvo J., La Mesías, série télévisée, Espagne, 2023.
[2] Charpentier-Libert A., « Images du monde flottant », Blog des 56es Journées de l’ECF, journée.causefreudienne.org
[3] Cf. Casamajor R. & García M., entretien, e.Cartelera, 13 octobre 2023, disponible en ligne.
[4] Arpin D., « Dalila Arpin interviewe Marie-Claude Sureau », Ironik, n°40, 4 mai 2020, publication en ligne (lacan-universite.fr).

