AccueilLES LETTRESLa vie dénudée

La vie dénudée

Dans Amour, conte de son recueil Liens de famille, Clarice Lispector montre comment un événement même minime peut révéler l’étendue de l’étrangeté fondamentale du vivant.

La vie d’Ana repose sur un ordre discret : gestes répétés, soins donnés, attention aux siens. Être épouse et mère, s’occuper de la maison, constituent des appuis qui suppléent à son « désordre intime [1] » et assurent une continuité rassurante. Cet ordonnancement de routines et de liens borde ce qui pourrait surgir comme béance. Au cœur de cette organisation si bien huilée demeure ce que l’auteure nomme « l’heure dangereuse [2] », moment où la maison vide ne répond plus à ce qui fait tenir son existence.

Surgissement du regard

C’est alors qu’une scène banale du quotidien fait basculer l’équilibre d’Ana. Dans un tramway, elle aperçoit un aveugle mâchant du chewing-gum. Il ne la voit pas, et pourtant elle se sent regardée. Quelque chose insiste au-delà du visible : un regard sans yeux. Ce regard, au sens où Lacan l’isole comme objet, ne relève pas de la perception mais d’une rencontre avec un point d’opacité qui la vise. L’étrangeté tient moins à la scène qu’à ce qui traverse Ana. Ce qu’elle rencontre n’a ni sens ni visage – seulement une présence presque insoutenable, celle de la cruauté tranquille du monde. 

Un désordre vertigineux s’introduit alors, et tout se dérègle. Le monde connu et familier perd sa douceur. Manquant son arrêt de tramway, Ana se retrouve dans un jardin botanique où la vie prolifère sans limite. Cette exubérance suscite une nausée qui touche chez elle un point d’opacité. Ce qui faisait appui vacille : la vie saine de ses liens apparaît telle une construction fragile, presque insensée. La culpabilité tente de suturer la faille, la ramenant vers son foyer, avec le sentiment d’une catastrophe imminente. Face à son fils, Ana éprouve l’envie de tout abandonner.

Un monde partagé

Le soir venu, quelque chose se réorganise. Les voix, la table dressée, la chaleur domestique recomposent une trame symbolique. L’ébranlement n’est pas effacé, mais recouvert par les semblants qui rendent la vie habitable. Un rapport au monde se rétablit grâce aux signifiants partagés. Ana s’y accroche, saisissant un instant de bonheur juste avant qu’il ne lui échappe. Ainsi s’écarte-t-elle, une fois encore, du danger de vivre : ce point où la vie, dénudée de ses voiles, se présenterait dans ce qu’elle a d’insupportable.


[1] Lispector C., Amour, in Liens de famille, Paris, Éd. des femmes, 1989, p. 24.

[2] Ibid., p. 26.

DERNIÈRES PUBLICATIONS