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Le sentiment de la vie, selon Ramuz

Lacan s’intéresse à ce qui touche au plus intime de chaque être parlant : la vie, en tant qu’elle demeure une énigme. L’expression poétique sentiment de la vie qu’il emploie pour désigner ce qui y répond vient également sous la plume de certains écrivains : Miguel de Unamuno en 1913 dans Del sentimiento trágico de la vida, et dans les œuvres de l’entre-deux-guerres de Charles-Ferdinand Ramuz. L’écrivain et poète suisse de la fin XIXe et du début XXe, s’évertue à deux reprises à définir le sentiment de la vie. Penchons-nous sur ces deux occurrences qui éclairent d’un jour neuf le thème de nos Journées.

Beauté versus apprentissage

Chez C.-F. Ramuz, cette question de ce que signifie éprouver la vie se noue de manière singulière à l’écriture. En 1938, dans Paris, notes d’un Vaudois, il oppose la connaissance au sentiment de la vie : « on pouvait donc écrire le français le plus correct, le plus “classique” et […] cependant ils ne vivaient pas, ces personnages, ni les choses ; […] la beauté n’est donc pas ou pas seulement dans une langue châtiée, comme ils disent, car l’observation des règles est une chose et qui peut s’apprendre, mais le sentiment de la vie et de la grandeur de la vie est une autre chose qui ne s’apprend pas[1]». Une langue peut être parfaitement correcte et pourtant ne pas faire vivre ces personnages, ni les choses. Il y a donc quelque chose qui échappe à l’apprentissage, aux règles et à la connaissance. Le sentiment de la vie ne s’apprend pas, il s’agit d’autre chose.

C.-F. Ramuz situe alors la beauté à cet endroit précis. Elle ne tient pas à la langue « châtiée », mais à ce qui, dans l’écriture, fait passer quelque chose de la vie. Le sentiment de la vie tient donc pour lui à ce qui se faufile dans les lignes, en marge des normes, et à la beauté comprise là-dedans. C’est ce point qui échappe aux conventions qui provoque la vie dans les personnages et les choses.

Un accès au vivant

Un an plus tard, il précise sa proposition: « Ce qui est beau, ce qui est grand, c’est le sentiment tragique de la vie.[2] » Cette reprise est décisive: la beauté et le sentiment de la vie se trouvent à nouveau étroitement noués. C.-F. Ramuz rejoint ici M. de Unamuno, qu’il a sans doute lu: le tragique n’est pas un savoir sur la vie, mais une manière de l’éprouver dans ce qu’elle comporte d’irréductible. La beauté serait alors ce qui fait apparaître le tragique de la vie. C’est comme s’il fallait cette dimension tragique liée à l’existence pour que beauté et grandeur prennent toute leur ampleur, leur consistance, attestant par là-même de ce sentiment si singulier.

C’est en ce point que Ramuz enseigne quelque chose à la psychanalyse. Dans l’expérience analytique, il ne s’agit pas de transmettre un savoir sur la vie, ni de produire un sentiment de la vie, mais de faire entendre, dans la parole, ce qui ne se laisse pas savoir. La beauté, chez Ramuz, désigne peut-être cette voie paradoxale: non pas donner accès au vivant comme objet de connaissance, mais permettre qu’un mouvement, une intensité, quelque chose du vivant résonne dans l’écriture, et dans la parole.


[1] Ramuz C.-F., Paris, notes d’un Vaudois, 1938, Bibliothèque numérique romande, p. 145.
[2] Ramuz C.-F., Découverte du monde, 1939, Bibliothèque numérique romande, p. 94.

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