La vie du célèbre mathématicien Kurt Gödel (1906-1978) a été jalonnée d’épisodes témoignant d’un profond désordre du sentiment de la vie. À ses six ans, il contracte une fièvre rhumatismale dont il se rétablit. Mais deux ans plus tard, à la lecture d’un ouvrage médical, il déduira que son cœur a été touché : certitude qu’il gardera toute sa vie.
Incomplétude du savoir, certitude du corps
En 1931, à 25 ans Gödel bouleverse le monde des mathématiques en démontrant qu’il existe au sein du système mathématique certaines propositions qui ne peuvent être ni démontrées ni réfutées à partir de leurs propres axiomes. C’est ce qu’on appelle l’indécidable. Il met ainsi au jour une faille fondamentale au cœur du savoir mathématique, qui touche à l’inexistence de l’Autre de l’Autre, S(A̸). Or, la même année de cette découverte, c’est son propre monde qui vacille : il est hospitalisé en sanatorium pour dépression et idées noires. À 35 ans, il écrit à son frère Rudolf, médecin : « Mes troubles cardiaques étaient parfois plus importants que d’habitude 1. » Puis une nouvelle crise à 48 ans, il écrit à sa mère : « Pendant un certain temps, j’ai connu des états psychiques très étranges. J’avais le sentiment irrésistible qu’il ne me restait que peu de temps à vivre et que les choses habituelles de mon entourage, la maison, les livres, etc., n’avaient plus aucune importance pour moi. 2» En 1965, il revient sur cette expérience : « Je crois que toute personne qui a des problèmes cardiaques assez graves pense à la mort. C’est ainsi que la nature l’a prévu. 3» Rappelons qu’il n’a aucun diagnostic de cardiopathie.
Une femme-sinthome ?
Son épouse Adèle occupe une place centrale dans son existence. Lorsqu’il craindra d’être empoisonné dès 1936, elle sera celle qui goûtera sa nourriture et qui lui donnera à manger à la cuillère. Il est de nouveau hospitalisé alors qu’il a 63 ans. Puis à 71 ans, il est convaincu que deux imposteurs se faisant passer pour des médecins ont tenté de le faire interner. Il limite de plus en plus son alimentation. L’hospitalisation d’Adèle la même année le prive de sa présence. Il meurt de dénutrition le 14 janvier 1978 avec un poids de 29,5 kg. Adèle aurait-elle constitué, pour Gödel, ce qui lui permettait de tenir face au désordre du sentiment de la vie ? Pour Gödel, il n’y a qu’une femme 4.
- Gödel K., lettre à Rudolf Gödel, 21 septembre 1941, in Ever Your Kurt: The Intimate Family Letters of Kurt Gödel, 2021, p. 18-19. disponible sur internet. ↩︎
- Gödel K., lettre à Marianne Gödel, 10 décembre 1954, ibid., p. 196-197. ↩︎
- Gödel, lettre à Marianne Gödel, 29 avril 1965, ibid., p. 352. ↩︎
- Lacan, J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A., Miller, Paris, Le Seuil, 2005, p. 84. ↩︎


