L’auteur compositeur Leonard Cohen est connu pour ce qu’il appelle sa dépression, dont il ne se cache nullement. Né dans une famille juive d’origine polonaise par son père et russe par sa mère, anglophone installée à Montréal depuis plusieurs générations, il est le petit-fils d’un rabbin spécialiste de grammaire par sa mère. Cette enfance heureuse est brisée par la mort du père alors que Leonard a neuf ans. En pleine détresse, l’enfant choisit un nœud papillon du père dans lequel il glisse un message écrit par lui-même et l’enterre dans le jardin familial. C’est son premier acte poétique, indique-t-il, une première façon de faire face à sa détresse. Il continue à écrire des poésies après avoir lu les romans de Gabriel Garcia Lorca – rencontre poétique fondamentale. Il fait référence aux médicaments, aux « cachets » qui le soutiennent face à ses idées suicidaires qui l’accompagnent souvent.
C’est la philosophie zen, à laquelle il recourt pendant plusieurs années quand il va vivre dans une communauté bouddhiste, qui lui offre un certain apaisement, il y trouve un « silence », souligne-t-il, lui qui vit rempli de musiques, sons et mots.
Pour décrire ces irruptions de perte du sentiment de la vie, il parle d’« avalanche » : « Elle a recouvert mon âme », dit-il. Il parle de son tyran intérieur, son moi dépressif, comme d’un handicap, estropié par la maladie mentale qui fait subir un poids à la perception de lui-même. Il refuse l’empathie, la pitié. Il craint la contagion de son désespoir : « C’est ton tour mon amour, c’est ta chair que je revêts. »
Face au sentiment d’effondrement intérieur, le constat est, dans ses chansons, le suivant : the system is shot (le système est foutu) ; there is a crack in everything, that’s how the light gets in (il y a une fissure en toute chose, c’est ainsi que la lumière entre). On ne peut mieux dire combien la fissure, le « désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie [1] » peut aussi permettre une lumière, ou un son, une voix, à condition qu’une part de silence soit respectée.
[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.


