Le titre de la rubrique « Goût de vivre » se passe de l’article, défini ou indéfini. La grammaire définit ce sans-article comme étant l’article zéro, qui s’emploie lorsqu’un nom ou un groupe nominal tels que les titres, menus, publicités n’en sont pas précédés. « Goût de vivre » pourrait donc, sans l’équivoque de la langue sur laquelle parie la psychanalyse d’orientation lacanienne, être un slogan de la modernité visant à la complétude du sujet, comme cette réclame accrocheuse destinée aux seniors : « Goût de vivre, que du bonheur ! » Cependant, il y a le réel qui vient toujours se mettre en travers de la bonne marche de l’existence.
Éphémère bonheur
Freud, dans Malaise dans la civilisation, indique combien l’homme aspire au bonheur, et pour l’éternité, alors que tout s’oppose à ce programme : le bonheur « n’est possible, […] que comme phénomène épisodique1 ». Lacan, quant à lui, fait référence au goût en empruntant la voie subversive ouverte par Sade : « un déblaiement s’opère qui doit cheminer cent ans dans les profondeurs du goût pour que la voie de Freud soit praticable2 ». Lacan avance, dans les pas de Freud, que le sujet est heureux, jouissant de son symptôme qui le dérange et le fait souffrir.
Impossible à imaginer
Le goût de vivre est d’un tout autre registre que celui du bonheur immédiat et sans trêve ou que celui du sens à donner à la vie. C’est une manifestation de ce que le parlêtre a de plus singulier et qui fait appel à la jouissance du vivant.
Pour Lacan, la vie de l’être parlant est difficile à cerner, impossible à dire, énigmatique et mystérieuse. Dans « La Troisième », il situe la vie du côté du réel, c’est-à-dire du « rien de plus impossible à imaginer3 ». Elle se « structure d’un nœud4 ». Dès lors, nous dirons que le goût de vivre n’est pas pure vue de l’esprit, il est chevillé au corps et porte en son sein la lutte entre Éros et Thanatos.
Saveur « libido »
Depuis cette jouissance qui exclut le sens, le sentiment de la vie peut s’éprouver dans le goût des petites choses qui en font le sel. Ce dernier, âcre à consommer seul, vient en assaisonnement révéler le goût des plats fades, mettant en jeu la satisfaction de la pulsion orale. Et le sel de la vie n’est-il pas présent aussi dans les petits moments de joies et de plaisirs que l’être parlant éprouve ? Il donne ainsi du goût, du piquant et de la saveur à l’existence, le sortant de la monotonie et de l’ennui. Gide ne nous met-il pas sur ce chemin avec sa poésie des Nourritures terrestres5, où la libido coule à flot ?
Ni le bonheur pulsionnel ni l’injonction à être heureux et dans le bien-être ne tiennent compte du sujet et de sa division par ce qui cloche et le fait souffrir. Mais le sentiment de la vie, ce goût de vivre qui donne à l’être parlant l’élan pour repérer dans l’expérience analytique, grâce au goût des mots pris dans leur motérialité, cette douleur d’exister qui entrave sa vitalité, ouvre ainsi un autre horizon résolument tourné vers la vie, bien loin de la quête inassouvie d’un bonheur illusoire.
1 Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010, p. 63-64.
2 Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765.
3 Lacan J., « La Troisième », in Lacan J., La Troisième & Miller J.-A., Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 43.
4 Ibid., p. 44.
5 Gide A., Les Nourritures terrestres, suivies de Les Nouvelles nourritures terrestres, Paris, Pierre Masson, 2022.


