Dans Aventures chez les transhumanistes1, Mark O’Connell ouvre son récit sur le scénario qui fait rêver ses hôtes. On scanne votre cerveau, on le numérise ; dans le même temps, un appendice mécanique dépose votre corps, désormais inutile, dans un conteneur à déchets biologiques. Conscient, vous assistez aux derniers spasmes de cette « viande périmée » : fin de la vie animale, place à la vie machinique.
La scène dit toute l’opération, et son ironie. Pour ne plus mourir, il faut d’abord se défaire de ce qui meurt – c’est-à-dire du corps. On entend tout sauver du vivant, sauf le vivant.
Le projet suppose qu’on tienne le corps pour un support : un substrat remplaçable, une plateforme où tournerait l’esprit, que l’on pourrait porter ailleurs, comme un logiciel sur une autre machine. L’humain s’y reconçoit comme un appareil, doté comme un ordinateur d’un système d’exploitation qu’on met à jour, qu’on réinstalle, qu’on remplace quand le matériel flanche. Sauver l’homme, ce serait le soustraire à sa chair – la mort ramenée à une panne de matériel, le corps à un accessoire dont on conserve la copie. La vie passe du côté de l’information ; le reste, on le recycle. Le calcul se veut complet, sans reste – sauf que la vie, justement, ne loge pas du côté que l’on croit.
Mais ce qui fait qu’un corps est vivant n’est pas l’information qu’on en extrait. C’est que ça s’y jouit2 – et la jouissance n’est pas une donnée. Elle est l’événement de ce corps-ci, de cette chair et de nulle autre ; elle ne se calcule pas, ne se transfère pas, ne se sauvegarde sur aucun serveur. Le parlêtre n’a pas un corps comme on a un outil : il y a là une jouissance opaque, hors sens, dont chacun fait un usage singulier, son style même. Le sentiment de la vie n’est pas un savoir qu’on aurait sur elle : c’est qu’une jouissance y a lieu, hors de tout calcul.
D’où le paradoxe : il tient à la réussite, non à l’échec. À convertir la vie en information pour la rendre éternelle, on la laisse où elle était : dans la viande qu’on jette. Plus la sauvegarde se perfectionne, plus elle atteste ce qu’elle a laissé tomber. Ce qui « survit » sur le serveur est un vivant sans jouissance – une vie archivée, prise sans fin dans le calcul, mais que plus rien n’habite. Le transhumaniste croyait forclore la mort ; il aura vidé la vie même. Voulant ne rien perdre, il perd la seule chose qui ne se réplique pas : que ça vive, sourdement, quelque part dans un corps. L’immortalité qu’il se promet a, par avance, le teint blême et glacé d’un cadavre.



