La métamorphose d’Elvire dans Dom Juan de Molière
« Me ferez-vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître ? 1 », dit-elle à l’homme qui l’a épousée puis s’est volatilisé « après l’avoir dérobée à la clôture d’un couvent 2 ».
C’est le début de la pièce. Elvire l’apostrophe, l’interpelle, lui réclame des explications, et surtout, au moins, une parole d’amour. Il reste muet, agacé, ironique et odieux. C’en est trop. Elvire se transfigure, sort de sa retenue, le tutoie, et, depuis son narcissisme blessé, le menace d’appréhender « la colère d’une femme offensée 3 ». C’est la fin de la première scène, et la fin de l’Acte I. Elvire a constaté qu’elle n’était rien d’autre pour lui qu’un objet sans valeur.
Rejetée par l’homme à qui elle a tout donné, on aurait pu prédire qu’Elvire impose les foudres de sa vengeance à Dom Juan. Il n’en est rien. Ravagée par la perte de l’illusion d’être la seule, et réalisant que lui est dévoré par la jouissance éperdue d’une consommation illimitée d’objets féminins, nous la retrouvons à la fin de la pièce, ayant radicalement changé de position subjective.
Dessaisie de son Moi, dont le voile qui la recouvre signe l’abdication d’avec son image, elle exhorte Dom Juan de ne pas courir à sa propre perte, dans la mesure où il lui apparaît que dans ce jeu, étant joui, c’est lui qui choit.
Ayant renoué ses vœux avec Dieu, elle prétend ouvrir à Dom Juan la voie de l’ek-sistence, afin qu’il accède à « un bien au second degré, un bien qui n’est pas causé par un petit a 4 ». Ce lieu, elle le nomme Le Ciel.
Le soir, donc, Elvire déploie un monologue empreint d’un amour infini, « détaché de tout le commerce des sens 5 ». Celle qui a tout perdu ne renonce pas au désir d’extraire l’être aimé de sa propre damnation, prétendant lui indiquer une autre voie.
Ne pouvons-nous pas trouver, dans ce virage accompli par elle, Elvire, le signe d’une position héroïque ? Ayant irrémédiablement perdu l’amour, elle ne cède pas pour autant sur son désir 6.
- Molière, Dom Juan, Gallimard, 2013, p. 46. ↩︎
- Ibid., p. 50. ↩︎
- Ibid., p. 51. ↩︎
- Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 71. ↩︎
- Molière, Dom Juan, op. cit., p. 134. ↩︎
- Lacan, J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 370. ↩︎




