« L is doing the rhododendrons… »
Virginia Woolf, The Diary of Virginia Woolf
Voilà la dernière phrase du Journal de Virginia Woolf avant son suicide dans l’Ouse quatre jours plus tard.
Que fait-elle ainsi, depuis son plus jeune âge, en s’acharnant à écrire ce « fourre-tout » de vie « assez souple pour épouser toutes les choses graves, futiles ou belles »1 lui venant à l’esprit ? Que fait-elle en écrivant ce damné doing à tout faire, si ce n’est ça ? Leonard a à faire, il est en train de faire, il a à faire avec les rhododendrons, l’éclat qui déjà, elle, la quitte. Leonard, son mari, a à faire avec ses secondes et son instant de vie2 à lui.
Et V. Woolf évoque une femme, avec de grandes dents de cheval, des yeux froids et proéminents, qui dit au bout de cinq minutes que deux de ses fils ont péri dans la guerre, et elle rend compte d’« un curieux sentiment de bord de mer dans l’air aujourd’hui3 ». Un nouvel ajout : Nessa, sa sœur, est à Brighton.
Sans relâche, en petites taches. Cela, encore il lui faut l’écrire, l’ordonner, alors que pour elle ça s’impose ainsi, la solidité n’est plus tout à fait là, il faut écrire les arêtes, les divins lambeaux quotidiens.
Qui d’autre que Lacan peut éclairer si justement sa tâche ?
« Un sens est un ordre, c’est-à-dire un surgissement. Un sens est un ordre qui surgit. Une vie insiste pour y entrer, mais il exprime quelque chose peut-être de tout à fait au-delà de cette vie, puisque quand nous allons à la racine de cette vie, et derrière le drame du passage à l’existence, nous ne trouvons rien d’autre que la vie conjointe à la mort.4 »
Au plus profond de la désespérance de V. Woolf, il lui faut danser sa vie, sans doute pour rompre son mariage avec la mort. Et ça, déjà en février 1937, lorsqu’elle écrit : « Je me sens comme l’homme qui devait continuer à danser sur des briques brûlantes. Je ne peux pas me permettre de m’arrêter.5 » Puis en mars 1937, où elle indique : « Et je sais qu’il me faut continuer à danser ainsi sur des briques brûlantes jusqu’à ma mort.6 »
Et avec elle, les rhododendrons, le feeling étrange de bord de mer insistent. Seules les vagues immenses de son écriture la jointent, la perdent mais la connectent, lui apportent « réalité » et la mènent à « la vie réelle »7.
1 Woolf V., Journal integral. 1915-1941, Paris, Stock, 1986, p. 249.
2 Cf. Woolf V., Instants de vie, Paris, Stock, 1986.
3 Woolf V., The Diary of Virginia Woolf, op. cit., p. 359.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 271.
5 Woolf V., Journal intégral. 1915-1941, op. cit., p. 1236.
6 Ibid., p. 1244.
7 Woolf V., Instants de vie, op. cit., p. 80.





