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Réminiscences du Narrateur

Marchant dans la cour de l’hôtel du Prince de Guermantes où il est attendu, le Narrateur du Temps retrouvé fait une expérience étrange. Une sensation l’envahit tandis qu’il pose son pied sur le pavé : comme « une vision éblouissante et indistincte[1] ». Cette sensation, comparable à ce qu’il a ressenti avec la petite madeleine trempée dans la tasse de thé jadis à Combray, ouvre une brèche dans le Temps : soudainement, du pavé de l’hôtel parisien, il se voit propulsé à Venise. Entre les deux, un suspens. Le temps d’éprouver la bizarrerie de la sensation purement fortuite et d’en résoudre l’énigme. Venise en est le nom. La clé du mystère produit alors un sentiment de joie qui annihile toute crainte de la mort. Un instant, la vie lui apparaît comme pouvant s’éprouver sans elle, sans la Grande Faucheuse. C’est donc que son sentiment, dans sa vivacité, touche à la limite de la condition humaine qu’il délivrerait presque de la finitude. 

Immobilisant « la durée d’un éclair » « un peu de temps à l’état pur »[2], la réminiscence de l’impression jadis vécue, à Venise, est telle que « si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, [le narrateur] croit [qu’il] aurait perdu connaissance ». Ce qu’il venait de goûter, conclue-t-il, « c’est peut-être bien des fragments d’existence soustraits au temps »[3]. L’intensité de l’impression n’a ici d’égale que sa fugacité. 

Par trois fois, ces fragments d’existence se sont présentés à lui. Ténus, fragiles, accidentels, ils n’en portent pas moins l’accent d’une certitude, celle d’abriter subitement et réellement le pouls de la vie, parce que le matériau incolore des jours et du temps qui passent, celui-là même qui endort et vous ouvre un œil lorsque vous avez un pied dans la tombe, se met soudainement à vibrer. L’impression ressuscitée attachée à un moment vécu vous fait alors éprouver ce qui d’ordinaire vous est refusé par votre condition dormante. Cette « essence des choses[4] » que le narrateur a alors la conviction d’attraper, c’est ce qui lui donnera ce qu’il cherchait jusque-là : la clé de l’écriture. Une écriture pour rendre compte de cette saisie aussi vraie qu’impossible : le sentiment de la vie.


[1] Proust M., Le Temps retrouvé, in À la recherche du temps perdu, t. II, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 2022, p. 1324.
[2] Ibid., p. 1329-1330. 
[3] Ibid., p. 1332. 
[4] Ibid., p. 1333.

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