AccueilLES LETTRESLà où le discours défaille…

Là où le discours défaille…

« [T]ous les ans autour du 16 novembre je me demande encore : c’est arrivé, vraiment ? Je bouge mon épaule gauche pour me souvenir. Ressens la douleur qui est toujours là. Et que je chéris finalement. Preuve que tout cela existe ». Joanna Dunis, Les Grottes. Excavating Insanity.

Le livre de Joanna Dunis tourne autour d’un évènement, qui constitue, pour elle, à la fois un point de départ, un point de bascule et un point aveugle : un couteau planté dans le dos par un inconnu croisé au hasard et dont on devine la folie. Cela aurait dû la laisser morte. C’est un évènement qui déchire la trame de son existence : « Débattez-vous maintenant avec ce frisson-là de savoir qu’à tout moment sans raison apparente on vous ôte le jour sans méchanceté aucune ni violence ni haine ni explication logique1».

Entre-deux-langues

En deux langues qui s’alternent – le français et l’anglais –, J. Dunis revisite par sa poésie non pas l’évènement lui-même, mais ses effets. Dans Les Grottes, Excavating Insanity, elle s’avance au plus près de ce qui vacille, se défait, se dissout, et parfois la conduit à la frontière de la folie. Revenant sans cesse au point où le discours défaille, là où le réel de l’évènement rejoint le réel de la langue, J. Dunis invente sa propre langue à la lisière de l’entre-deux-langues, comme une façon de matérialiser ce qui échappe à la traduction, ce qui s’y faufile. « Écouter cette histoire c’est accepter de n’en avoir que des bouts éclairés – et parfois que des ombres2 », écrit-elle.

Le vivant, pas sans la poésie

Si l’écriture poétique de J. Dunis s’approche des effets de désordre « au joint le plus intime du sentiment de la vie3», elle constitue aussi un effort4 pour en dire quelque chose et fait résonner le signe précaire d’un accord jamais définitif entre le sujet et son existence. Le sentiment de la vie désigne ici la manière toujours fragile, toujours inachevée, dont un sujet parvient à tenir ensemble son corps, son rapport au monde et son inscription dans le langage. C’est en ce point que réside le vivant de la poésie.

  1. Dunis J., Les Grottes. Excavating Insanity, Bègles, Le Castor Astral, 2025, p. 45. ↩︎
  2. Ibid., p. 86. ↩︎
  3. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. ↩︎
  4. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie » (2002-2003), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit. ↩︎

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