Selon Lacan, l’éthique de la psychanalyse ne repose pas sur la quête du bonheur, mais implique une forme de fidélité du sujet à son désir : il s’agit de ne pas « céder sur son désir1 ».
Dans le contexte de la terreur stalinienne, qui désagrège les liens familiaux et condamne les individus au silence, Anna Akhmatova choisit de rester en Union soviétique plutôt que de s’exiler. Ce choix peut être lu comme un acte éthique dont le prix sera celui de la censure et de l’effacement public de son œuvre, diffusée seulement dans un cercle composé d’intimes.
Le poème : une transformation
L’énoncé « Je peux2 » – noté dans la préface de son livre Requiem – acquiert ainsi une portée éthique décisive. Alors qu’A. Akhmatova se trouve dans la file d’attente d’une prison, elle rencontre la femme « aux lèvres bleus ». Celle-ci lui demande si elle est capable de dire la souffrance qui la traverse. En lui répondant « Je peux », A. Akhmatova accepte de témoigner au nom de tous ceux que le régime cherche à condamner à l’oubli, voire à l’effacement.
Dans Requiem, les traces de la terreur s’inscrivent sur les corps : regards pétrifiés, visages marqués, sourires fanés. Le poème transforme ensuite ces traces corporelles en signifiants, donnant une place dans la parole à ce que la répression recouvre de silence. Cette perspective permet de relire la formule de Lacan concernant le « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet3 ». Ce désordre renvoie à une atteinte de la structure même du rapport du sujet au monde : celui-ci cesse d’être habitable et intelligible. Dans Requiem, les arrestations arbitraires, l’attente interminable devant les prisons, l’incertitude quant au destin des proches produisent précisément une rupture de la continuité symbolique de l’existence.
Résister par l’écriture
A. Akhmatova est elle-même directement confrontée à ce désordre à travers l’emprisonnement de son fils. Face à cette expérience traumatique, elle résiste par l’acte d’écrire. Grâce au rythme, aux répétitions, aux allitérations et aux déplacements énonciatifs, elle parvient à donner une forme à l’indicible et à construire un espace où le réel peut être bordé par le langage.
Requiem apparaît ainsi comme une réponse au désordre dont parle Lacan : là où le pouvoir organise les conditions pour anéantir le sujet, le poème restaure une chaîne signifiante et maintient vivant le désir.
- Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 370. ↩︎
- Akhmatova A., « En guise de préface », Requiem, Paris, Minuit, 1966, p. 15. ↩︎
- Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. ↩︎




