« Je cherche tous les jours la vie que ce 13 m’a prise. […]
Je cherche l’espoir, dans un sourire
dans la boisson, dans l’union
l’espoir d’une vie ».
Fred Dewilde, La Mort émoi
En mai 2024, la presse nous apprend le décès par suicide de Fred Dewilde, graphiste et illustrateur, connu pour ses bandes dessinées saisissantes sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Venu assister au concert qui se tenait au Bataclance soir-là, il dut « faire le mort » au milieu des corps des victimes lors de l’attaque.
À travers ses BD, F. Dewilde cherche à trouver l’image qui fasse symbole[1] pour traiter le réel rencontré dans ce moment traumatique. En 2016, il publie Mon Bataclan : Vivre encore, un récit graphique dans lequel il raconte son vécu de cette nuit tragique et du tourment auquel il s’affronte après coup. Il y dépeint son combat quotidien contre les visions d’horreur et les angoisses qui l’assaillent. Ses autres publications se nomment : La Morsure, La Mort émoi ou encore Conversation avec ma mort –un dialogue étrange, mettant en scène sa tentative de chasser de sa réalité cette encombrante nouvelle compagne.
Dans La Morsure, il dessine le poison qui le ronge, sous la forme d’une tâche qui se propage sur son corps. Mais cette chose qui s’est insinuée en lui, et le perfore de part en part, ne se laisse pas prendre dans la signification, ne s’y laisse pas réduire. Il n’a pas les mots pour le dire et les images peinent à en rendre compte. Il se confronte à un trou, dans lequel il tombe, littéralement, comme l’illustre nombre de ses planches. Son monde s’effondre, et il n’arrive plus à se sentir vivant. « Certains étaient morts, d’autres, comme moi, juste sans vie[2] », écrit-il.
À travers son œuvre, F. Dewilde rend particulièrement sensible l’effet de catastrophe que peut avoir un trauma dans le rapport du sujet à la vie. Habité par le sentiment de sa propre mort, il s’est accroché au goût de vivre qui, depuis toujours, en passait chez lui par ses productions artistiques. C’était un choix forcé : faire appel à un imaginaire susceptible d’entrer dans un mode de nouage au réel et au symbolique qui lui donne consistance, et tel que le sujet puisse à nouveau « se sent[ir] dans la vie[3] ». Il aura tenu ainsi neuf ans, sa fin tragique n’invalidant ni la valeur de sa tentative, ni la force de son témoignage.
[1] Cf. Dewilde F., « Fred Dewilde : “Pour retirer la vision de l’attentat du Bataclan de ma tête, il fallait la dessiner” », entretien avec H. Rochette, Télérama, 12 novembre 2016, disponible sur internet.
[2] Dewilde F., La Morsure, Paris, Belin, 2018.
[3] Colombel-Plouzennec A., Lacan et les nœuds, Paris, PUV, 2023, p. 127.




