« Le sujet, c’est lui qui efface la trace en la transformant en regard, regard à entendre, fente, entr’aperçu. » Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre
Exposé dans les plus grands musées du monde, et pourtant peu connu du grand public, Leonardo Cremonini[1], ami de Francis Bacon, marque nombre d’intellectuels des années soixante, à commencer par Louis Althusser qui produit un de ses rares essais sur l’art à son propos. D’autres – Alberto Moravia, Umberto Eco ou encore Michel Butor – écrivent également sur son œuvre si saisissante.
La peinture de L. Cremonini nous dérange et nous transporte. Elle parle de cette impitoyable solitude dans laquelle nous maintient le désir dès que s’éloigne l’enfance et sa perversion polymorphe, où parfois tout est allégresse d’une jouissance non encore entravée par le poids de la norme.
Lourdeur, culpabilité, désirs troubles dont souffre l’adulte, juxtaposés à la joie animale, l’élan vital des enfants : deux mondes séparés, baignant dans la même couleur vibrante exposée dans une rigueur architecturale. La moiteur de l’intimité dans l’écrasante chaleur de l’été, la lumière qui coule, dégouline, se fond en silence. De ce silence inquiétant, qui émane de la toile, surgit la vie : la lumière, les couleurs vives, fraîches, teintées néanmoins de l’inexorable fin à quoi tout se réduit.
De ces scènes à peine figurées émane la puissance de la pulsion de mort. La vie palpite pourtant, dans le regard cru des enfants et dans celui, impavide, de l’improbable chien qui se balade d’une œuvre à l’autre, sympathique laideur du témoin muet, partageant les tribulations de la troupe enfantine.
Les adultes n’apparaissent que fugacement, silhouettes privées de regard, ombres sur le mur, reflets aveugles dans le miroir, errant dans le silence de leurs désirs mystérieux. Cependant que l’enfant scrute effrontément, guette, épie, surprenant dans les reflets croisés du miroir, ce qu’il ne doit pas voir.
L’objet regard est omniprésent, tentant d’attraper ce qui toujours lui échappe : le rapport sexuel qu’il n’y a pas. Le peintre nous balade ainsi entre scène primitive et inexistence du rapport sexuel, petit drame de nos vies.
[1] Cf. « Leonardo Cremonini. Le regard en miroir », exposition à L’espace Richaud, Versailles, du 27 mai au 4 octobre 2026.




