L’origine du nom « gadget » n’est pas tout à fait attestée. Une légende non linguistique le relie à la fonderie parisienne Gaget, Gauthier & Cie, qui aurait distribué en 1886 des statues de la Liberté miniatures (notons qu’il s’agit d’une femme). Plus probable est son lien au mot « gachette » ou « gagée », termes notamment employés par les marins pour évoquer une pièce de mécanisme dont ils ne retrouvaient pas le nom. Le gadget restera par la suite un petit objet technique et ingénieux issu de la science.
La science a connu au XIXe siècle un tournant historique : l’événement des travaux de Maxwel avec ses équations des champs électro-magnétiques. Ces équations sont « des lois qui représentent la structure du champ1 ». Lacan l’avait repéré : « le monde qui était présumé être le nôtre depuis toujours est maintenant peuplé, à la place même où nous sommes, d’un nombre considérable et s’entrecroisant sans que vous en ayez le moindre soupçon, de ce qui s’appelle des ondes2 ». Lacan précise plus loin qu’il fait référence aux ondes hertziennes, auxquelles la phénoménologie de la perception n’aurait jamais pu nous mener. Il situe ces ondes hertziennes dans un espace habité par les lathouses, objets que la science produit. C’est un espace où se révèle une réalité produite par la combinatoire des signifiants, par la vérité formalisée, d’où la référence à alètheia (ἀλήθεια), la vérité se dévoilant. Cet espace, c’est l’alèthosphère3.
Les ondes hertziennes, également appelées ondes radio, sont en réalité les ondes électro-magnétiques de Maxwel, c’est-à-dire des perturbations électriques et magnétiques se déplaçant dans les champs qui nous entourent. Ces champs eux aussi font manifestement partie de l’alèthosphère. Ces ondes portent des noms différents en fonction de leur bande de fréquences : infra-rouge ou ultra-violet, rayons gamma, ondes radio ou Wi-Fi. On choisit sa fréquence, on s’y branche, on capte. Et pourquoi n’y aurait-il pas « une bande de Lacan4 » ?
Notons que les premières applications de ces ondes de fréquence radio, avec la TSF (transmission sans fil) de Marconi, arrivent entre 1895 et 1899, soit l’époque des premières publications de Freud. Dès avant le XXe siècle, les navires en seront équipés, pour briser l’isolement en mer.
Aujourd’hui les gadgets sont connectés, ou plutôt nous connectent-ils à l’alèthosphère : sans-fil, Bluetooth et autre Wi-Fi nous apportent le « vent de la voix humaine5 » pour briser l’isolement des Uns-tout-seuls, à l’instar des astronautes de la mission Apollo6. Le sentiment de la vie s’accompagne de cette abolition de l’espace et du temps7, dans un pseudo-fantasme où le sujet s’articule avec un ersatz parfois virtuel qui le soutient dans un tout imaginaire. Vent-ousé à sa lathouse, l’Un-tout-seul se supporte, supporte son mal-être.
Ces objets objectent au non-rapport et à la castration par un joint lathousien, prothèse à la désaide, conçu par la science. Ils condensent, pendant le laps de temps d’une obsolescence programmée, la jouissance qu’il ne faudrait pas. En se branchant à l’espace « de l’insubstance, de l’achose8 » à la recherche d’un plus de vie, l’Un-tout-seul se défend dans un même temps du non-rapport à ceux avec qui il vit.
- Cf. Einstein A. & Infeld L., L’Évolution des idées en physique, Paris, Flammarion, 1983, p. 134. ↩︎
- Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 185. ↩︎
- Ibid., p. 175. ↩︎
- Ibid., p. 174. ↩︎
- Ibid., p. 189. ↩︎
- Cf. ibid., p 188. ↩︎
- Abolition également rêvée par la science-fiction avec la téléportation et qui devient presque réalité avec le concept d’intrication quantique. Voir les conférences d’Alain Aspect à ce sujet, par exemple : Aspect A., « L’intrication quantique et la révolution de la non-localité », École polytechnique, 4 octobre 2024, disponible sur internet. ↩︎
- Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 186. ↩︎



