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Simone Veil et les fleurs du désir

Être en vie ne suffit pas à habiter sa vie. L’univers concentrationnaire fait apparaître cette distinction avec une particulière netteté. Primo Levi en donne une figure saisissante avec le Musulman, chez qui le sentiment de la vie déserte le sujet avant même que la mort ne l’atteigne. Pour Lacan, ce sentiment procède d’un certain rapport au désir, qui seul permet de distinguer l’existence humaine de la pure survie. Simone Veil en offre un témoignage d’exception : au cœur même de l’horreur, elle préserve cet éclat de vie qui ne la quittera plus et qui irrigue son autobiographie, Une vie.

« Trop jolie pour mourir »
Quelques mois après son arrivée à Auschwitz-Birkenau, Stenia, chef de block réputée dure, la sort du rang : « Tu es vraiment trop jolie pour mourir ici.[1] » Jolie n’est pas un compliment. Le beau, nous dit Lacan, indique dans un éblouissement le rapport de l’homme à sa propre mort. Stenia perçoit dans le corps de la jeune Simone les « fleurs du désir[2] », signe d’un désir encore visible au bord de la seconde mort. Simone refuse de partir sans sa mère et sa sœur – Stenia cède. Ce transfert à Bobrek leur sauvera la vie. S. Veil l’écrira ainsi : « Tout s’est passé comme si ma jeunesse et le désir de vivre m’avaient protégée ; ce qui en moi semblait encore appartenir à un autre monde m’avait sortie du lot.[3] »

Construire
Ce désir de vivre ne succombera pas au décès de sa mère à Bergen-Belsen, emportée par le typhus, alors qu’elles tiennent ensemble un monde en symbiose. Soixante ans plus tard, S. Veil dira n’avoir jamais pu se résigner à cette disparition, tant sa mère l’avait animée et lui avait donné la volonté d’agir. C’est avec la boussole d’une leçon maternelle – travailler ne suffit pas, il faut un vrai métier – qu’elle fera de cette rencontre avec le réel non un point d’arrêt, mais le point à partir duquel construire son parcours politique : de la magistrature au Conseil constitutionnel en passant par ses fonctions ministérielles et au Parlement européen.
Dans chacun de ses rôles politiques, S. Veil mène des combats majeurs pour les femmes, la démocratie et la mémoire, portée par une sensibilité extrême à tout ce qui, dans les rapports humains, génère humiliation et abaissement de l’autre – éthique que l’expérience concentrationnaire avait aiguisée jusqu’à son point le plus vif. C’est peut-être ce que la France a reconnu en la faisant entrer au Panthéon : une femme qui avait parfumé, avec les fleurs de son désir, l’écriture même de l’Histoire.


[1] Veil S., Une vie, Paris, Stock, 2007, p. 77.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.
[3] Veil S., Une vie, op. cit., p. 78.

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