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Pas l’un sans l’autre

Gyeongha, protagoniste du roman Impossibles adieux de Han Kang, est une femme qui éprouve une atteinte au joint le plus intime du sentiment de la vie, au point de vouloir se donner la mort. H. Kang trace un chemin qui conduit Gyeongha à se réconcilier avec la vie. Ce roman met en parallèle l’histoire de Gyeongha – qui est sur le point de « prononcer ses propres adieux » car elle se sent « comme un mort-vivant » 1– et l’histoire du massacre de l’île de Jeju 2en Corée du Sud, où des milliers de personnes tués ont été jetés dans des fosses communes, sans rituel ni reconnaissance.

Un sursaut

L’appel à l’aide de son amie Inseon permet un premier sursaut. Gyeongha se voue à sauver l’oiseau de compagnie d’Inseon alors que celle-ci est à l’hôpital et subit des soins douloureux pour soigner et sauver sa main. Gyeongha plonge alors dans un monde où vivants et morts, rêve et éveil, présence et absence se confondent dans une porosité permanente.

Un contraste vif et réitéré s’établit entre la douleur et l’apparition scintillante d’un éveil sensoriel qui fait basculer Gyeongha du côté de la vie. De la neige, un flocon, une flamme et ses ombres tremblotantes, ou la plume d’un oiseau apparaissent et la connectent à la vie. « Le sentiment de la vie repose sur un acte, dire oui 3» : cet acte se réitère sans cesse dans sa traversé. Rien n’est donné en avance, tout doit être retrouvé, reconquis par de petits détails sensoriels qui rendent possible la réécriture de toute histoire. Au début du roman, la lettre que Gyeongha tente en vain d’écrire et de finir est un testament, un adieu impossible : « Réécris-le depuis le début. […] Je recommence à zéro. […] Réécris-le depuis le début. Un véritable adieu 4».

Rallumer le flamme Dans ce parcours jalonné par l’appel d’Inseon, Gyeongha convoque continuellement la présence de son amie : tantôt de manière hallucinée, tantôt de manière rêvée ou remémorée, elles s’accompagnent, elles se guident. Néanmoins, peu à peu Gyeongha conçoit qu’elle est fondamentalement seule et que c’est elle, et personne d’autre, qui peut rallumer la flamme : « Je tâte l’allumette cassée, la saisis, la frotte une nouvelle fois et la flamme jaillit 5».

Le véritable adieu la menait à la mort, mais consentir à l’impossibilité des adieux devient son acte de dire oui à la vie. Ce roman poétique nous enseigne que le sentiment de la vie scintille sur fond d’obscurité et de douleur – pas l’un sans l’autre.

  1. Kang H., Impossibles adieux, Paris, Grasset, 2023. ↩︎
  2. Série de massacres perpétrés sur l’île de Jeju, en Corée du Sud entre 1948 et 1949. ↩︎
  3. Roy D., argument pour les 56es journées de l’ECF, publication en ligne (journees.causefreudienne.org). ↩︎
  4. Kang H., Impossibles adieux, op. cit., p. 25. ↩︎
  5. Ibid., p. 330. ↩︎

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