Daniel Roy indique, dans son argument, que le sentiment de la vie surgit par petites touches – couleur, mots, musique, vêtement –, autant de façons pour un corps parlant d’éprouver qu’il est vivant. Il situe la clinique du désordre au joint le plus intime de ce sentiment – désordre pouvant affecter le rapport au monde, au corps ou aux idées. Peut-on dès lors considérer qu’une époque où les machines savent penser, écrire, créer ou décider à la place des humains favoriserait l’essor d’un tel désordre ? Ce serait le goût même de s’engager dans le monde qui serait atteint.
L’IA ne promet pas de transformer le travail : elle le fait déjà. Mais ce ne sont pas d’abord les métiers manuels qui vacillent ; ce sont les plus qualifiés – ingénieurs, juristes, professions créatives – ceux auxquels les études longues semblaient garantir une place.
Pour ceux qui entrent aujourd’hui dans la vie professionnelle, quelque chose se déplace : non seulement la valeur des études, mais aussi la possibilité de se projeter dans le lien social à travers le travail. L’angoisse traverse les amphis, les conversations, les cabinets. L’IA cesse d’être un outil ; elle devient concurrente.
Mais cela va plus loin. Cette mutation trouve une illustration avec le site RentAHuman, plateforme lancée en 2026 proposant à des agents IA de louer des humains pour accomplir des tâches dans le monde réel : livrer, vérifier, sentir, goûter, photographier, transporter. En quelques jours, des milliers de personnes s’y inscrivent et mettent à disposition compétences, localisations et corps. Là où l’on craignait que les robots remplacent les humains, voici que les machines embauchent des corps.
Ce renversement éclaire notre époque : le vivant garde une valeur, mais une valeur fragmentée et fonctionnelle. Ce n’est plus nécessairement le sujet avec son histoire et son désir qui est sollicité, mais une capacité ponctuelle. Le corps devient interface entre le numérique et le champ de la réalité. Or travailler, pour un sujet, ce n’est pas seulement gagner sa vie. C’est consentir à prendre une place, rencontrer d’autres personnes, éprouver une importance, parfois une dignité. Lorsque le travail se réduit à des missions et à une disponibilité instantanée, le sentiment de la vie peut vaciller : le sujet devient utile sans toujours être véritablement reconnu.
RentAHuman révèle aussi autre chose : la machine bute encore sur le registre du corps. Elle calcule, rédige, prédit, mais elle doit pourtant louer un humain lorsqu’il faut traverser une ville, toucher un objet, apparaître quelque part. Cette nécessité indique que le sentiment de la vie lui échappe et surtout que ce sentiment ne se laisse pas entièrement absorber par l’automatisation. Ainsi, un point de réel persiste : le vivant ne se réduit pas à l’usage qu’on peut en faire. L’enjeu devient alors éthique : ne devons-nous pas refuser de devenir le corps loué de d’une machine ? Ne devons-nous pas ériger en principe le fait de ne pas céder sur ce qui fait le goût de vivre ? N’est-ce pas ce à quoi invite le discours analytique, en cherchant à cerner ce goût ? Peut-être est-ce là que se jouera, pour les jeunes générations, la possibilité de préserver ce qui, dans leur présence parlante et désirante, échappe encore au calcul.


