Il n’est pas plus d’idéalisation de la beauté chez Lacan que chez Freud, pour qui le beau n’était à l’origine que ce qui excite sexuellement, et le fruit d’un déplacement de la curiosité pour les organes sexuels – qu’on ne pourrait tenir pour beaux – sur la belle forme du corps entier. Et pas davantage d’idéalisation de la sublimation. Dès sa première mention chez Freud, elle n’est guère autre chose qu’une construction nous protégeant de la scène primitive. On ne met jamais en haut que ce qui était en bas.
Est-ce cas beau ? La sublimation ne monte pas plus haut qu’un escabeau. L’escabeau du symptôme. Pas plus haut que le tabouret sur lequel Marcel Duchamp a fixé sa roue de bicyclette. Pas plus haut que la planche à repasser sur laquelle le même Duchamp a sans vergogne couché un Rembrandt ! Manière pour lui de régler son sort à tout jugement de goût.
Dans une psychanalyse, il n’en va pas autrement. Lacan le souligne lors de son Séminaire le 19 avril 1977 : « La première chose serait d’éteindre la notion de Beau. Nous n’avons rien à dire de Beau. C’est d’une autre résonance qu’il s’agit, à fonder sur le mot d’esprit. Un mot d’esprit n’est pas Beau. Il ne se tient que d’une équivoque, ou, comme le dit Freud, d’une économie. […] Mais tout de même, l’économie fonde la valeur. Une pratique sans valeur, voilà ce qu’il s’agirait pour nous d’instituer. 2 »
La sublimation en prend là un solide coup. Pour preuve, l’ironique S.K.beau sur lequel il hisse Joyce. Hissecroibeau ! L’homme n’adore rien tant que sa propre image. Mais autant que le fond narcissique de la création, sont ici moqués l’idéalisation du mécanisme de la sublimation et du beau. Pouvons-nous « rattacher la beauté à quelque chose d’autre qu’à l’obscène, c’est-à-dire au réel ? 3 » se demande Lacan. Réel de la lettre – letter/litter (l’équivoque est de Joyce) – versus obscénité – eaubscénité imaginaire (celle-ci est de Lacan).
Faisons donc un sort à la conception idéalisante de la sublimation. L’affaire est réglée ironiquement par Evariste Richer en une œuvre qui s’appelle… Sublimation ! Il s’agit d’une barre d’un peu plus de six mètres de long. À l’un de ses bouts, quelques traits, autant de graduations correspondant aux successifs records du monde de saut à la perche. Qui a déjà vu un concours de saut à la perche sait que le moment clé du saut se situe dans le temps suspendu où s’amorce la chute, quand le sauteur doit éviter de toucher la barre, que sa perche ne menace pas moins de l’autre côté. Et c’est cette barre horizontale qui souvent se met à frémir, à trembler, à tressauter, qui devient à cet instant l’objet de tous les regards. Tombera ? Tombera pas ? Dans cet espace inframince, infiniment millimétré, gît ce qui constituera, ou pas, un record, c’est-à-dire un chiffre, qu’effacera le record suivant. Les records s’alignent, se concatènent comme autant d’encoches sur une ligne potentiellement infinie, mais que, dans le réel, la barre arrête inéluctablement. Plafond de la sublimation !
Tombera ? Tombera pas ? Fragile escabeau que la perche. L’artiste est souvent tel ce sauteur dont le sentiment de la vie repose en ce suspens.
1. Extrait de Depelsenaire Y., Le Dire vrai de l’art. Une esthétique lacanienne, à paraître en novembre 2026 aux éditions La Lettre volée.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 69.




